mardi 23 décembre 2014

Sainte Lucie (brioche perdue, brioche retrouvée)

Non. Il ne s'agit pas d'un article sur un régime raté destiné à gommer un bourrelet abdominal que je n'ai pas (encore). Les brioches du titre sont bel et bien des pâtisseries.
Gavée Nourrie de littérature policière scandinave, j'avais voici deux ans célébré la Sainte Lucie, qui éclaire les âmes et les corps et apporte l'espoir alors que le jour, à l'approche su solstice d'hiver, se réduit à quelques heures grisâtres entre deux murs de nuit. Si j'avais les bougies pour chasser les ténèbres, il manquait la brioche au safran typique de ces festivités : c'est bien là la preuve que nous ne sommes pas en Suède. L'an dernier encore, si de petites flammes ont brillé en signe de résistance à l'obscurité, toujours point de brioche épicée. Cette année, une idée s'est fait jour, si je puis dire (vous constaterez que j'ai l'esprit très lent) : à défaut de brioche au safran, pourquoi ne pas réaliser de la brioche perdue safranée ? Une entorse à l'orthodoxie des célébrations nordiques, peut-être, mais la ferveur est la même. J'ai donc fait infuser la poudre du précieux pistil dans le lait avant d'y plonger les tranches d'une brioche quelque peu compacte. Passage recto verso dans deux œufs battus avant de les disposer dans une poêle où le beurre grésillait. J'ai servi accompagné de crème anglaise toute prête et bien bonne, ma foi. Résultat : un vrai dessert d'enfance, régressif et réconfortant, moelleux, alliant le chaud et le froid, souligné par le goût délicat, un peu insolite, mais point trop présent, du safran. Et dégusté à la lueur des bougies, bien sûr.
Quelque jours plus tard, au hasard de courses dans ce que les journalistes nomment par périphrase "un hypermarché du centre-ville" (il n'y a qu'un hyper et chacun sait très bien de quelle enseigne il s'agit), alors que je cherche une brioche, une pâtisserie haute et ronde, saupoudrée de sucre concassé, attire mon attention. Un coup d’œil à l'étiquette où je déchiffre "mouna" (ce nom que j'ai tant de mal à écrire sans majuscule). C'est la première fois que je vois ici cette spécialité oranaise et espagnole, réservée en principe... aux fêtes de Pâques ! Soudain apparaît à mes yeux la Moune, la Grosse Touffe, qui m'a il y a longtemps déjà amenée à goûter ce gâteau et sauvée d'un moment de détresse. Je suis émue. Et je prends la seule et unique brioche qui reste dans le rayon pour l'emporter à la maison comme un trophée. J'ai retrouvé la mouna.
Je remarque que les noms de mes chats parsèment ma vie. Garance avait son ou plutôt ses vins, Boris sa bière, Gavotte son rosé de Provence et ses crêpes dentelle, à présent la Moune se rappelle à nouveau à moi par une pâtisserie. Dans un autre domaine, le maroquinier La Bagagerie propose un modèle de sac à main baptisé Lara, hélas autrement inaccessible qu'une bouteille de côtes-du-rhône... Évidemment il me le faut (il ne porte pas seulement le nom de ma regrettée Très-Belle, il est... très beau). C'est bientôt Noël, direz-vous. Mais...
C'est l'hiver, c'est la nuit. Chaque homme dans sa nuit marche vers la lumière, écrivait Victor Hugo. Espérons que l'exilé de Guernesey avait raison. Englué dans le noir, on tire les jours avec ses dents. A la fin de ces nuits si longues, on attend. On attend que le premier photon se dégage de la masse obscure et, libéré, viennent bondir sous nos yeux affamés de clarté. Le solstice d'hiver est passé, le mouvement de glissade vers l'abîme s'est inversé, des photons danseurs vont se joindre de plus en plus nombreux à leur frère pour un remuant ballet qui gagnera toutes nos régions boréales. Aux Rois, nous célèbrerons la victoire de la lumière.
Mais au fait, existe-t-il une galette qui porte un nom de chat ?

mercredi 26 novembre 2014

Apparition



C'est un samedi après-midi d'octobre. Je rentre de Normandie. Ma petite route m'est en partie interdite par une fort fâcheuse déviation. Je n'aime pas les retours. Je n'aime pas les déviations. J'aime longer l'Eaulne et prendre mon temps jusqu'à l'axe autrefois appelé Nationale 29 qui me mène droit ou presque vers chez moi. Mais pas moyen d'y couper. Je me retrouve sur des chemins inconnus, sur le plateau, à la lisière des pays de Caux et de Bray, dans une autre Normandie, où les matériaux de construction, l'habitat sont différents, plus sombres, plus austères qu'une poignée de kilomètres plus bas, dans la riante vallée de la petite rivière.
Je maudis la déviation qui m'impose cette cambrousse, ces bourgades tristes. Pressée de me sortir de là, je n'en conduis pas moins prudemment. A l'entrée d'un village, entre deux portions de haie, surgit soudain à ma droite un quad que je n'ai pas vu arriver. L'homme qui chevauche l'engin porte la combinaison verte des travailleurs agricoles. Son visage, que j'aperçois au vol, est saisissant : revêtu d'une expression béate, comme illuminée, il est fendu d'un sourire presque cruel qui découvre ses dents. Son œil droit est fermé. Ce détail frappant ajoute à l'impression de bizarrerie qu'il dégage. Il a l'air d'un dément. Il est effrayant. D'où sort-il ? Et moi, où suis-je tombée ? La peur, une peur panique, me prend.
Un instant je redoute le choc. Mais l'apparition pile au bord de la route, me cédant le passage de justesse. Cependant, je ne sais pourquoi, je doute que l'homme m'ait ne serait-ce qu'aperçue. Il semble évoluer dans un autre monde. Dans mon rétroviseur je le vois prendre la direction opposée et s'engouffrer un peu plus loin dans une autre pâture. Le personnage et sa monture disparaissent, happés par la campagne normande aussi vite qu'ils en ont jailli.
La scène n'a duré que quelques secondes. Elle me laisse un sentiment d'irréalité. Pourquoi cette peur, comme si je venais d'être confrontée à quelque événement surnaturel ?
Loin de tout, comme dans cette contrée que je connais mal, tout est possible. Ai-je franchi la frontière invisible d'un pays de sorciers, où les détenteurs de pouvoirs maléfiques, capables, au moyen de quelques gestes, quelques paroles, de sécher sur pied hommes, bêtes et récoltes, se livrent entre eux une lutte sans merci ?
Comme je m'éloigne du lieu de cette rencontre, je me remets tout doucement de ma frayeur. Mais je ne parviens pas à chasser de devant mes yeux l'image de cet individu déboulant à toute blinde sous mon nez, son rictus, sa paupière fermée. Je pense aux contes fantastiques de Maupassant. Le Horla en fait partie, mais ils comprennent aussi La Peur, cénacle d'amis - dont Tourgueniev - où chacun relate tour à tour une expérience angoissante qui l'espace d'un instant a réduit à néant ses repères et fait douter de sa raison. Le surnaturel ne l'était point, l'objet de la peur a trouvé une explication rationnelle, mais tout l'art de l’écrivain consiste à faire subsister, en filigrane, l'hésitation. A laisser une porte ouverte à l'inexplicable...
N'est-ce pas cela, l'"inquiétante étrangeté", qui par un détail fait basculer le quotidien le plus banal dans un univers où le rationnel n'a plus cours ?
Étrange et inquiétante, telle "mon" apparition... Elle était sans doute bien inoffensive - hormis par sa façon de conduire -, sans doute me suis-je "fait un film", le décor désolé aidant. Mais je me joindrais volontiers par l'esprit à Maupassant et ses illustres commensaux, un soir au coin de l'âtre, devant un bon repas, pour ajouter mon récit aux leurs...

mercredi 5 mars 2014

Mouna s'est endormie


 

Il y a des chats qui traversent vos vies comme des étoiles filantes. Et d'autres qui font avec vous un bout de chemin considérable : dix ans, quinze ans, ou plus. La perte d'un chat jeune s'accompagne d'un sentiment d'injustice, de révolte, de culpabilité, parfois... Celle des greffiers plus chargés d'ans est admise comme inéluctable, alors qu'apparaissent et s'accentuent les signes du vieillissement. Le chagrin est-il différent selon que le félin vous ait été arraché bien trop tôt ou au contraire qu'il ait pris le temps de vieillir à vos côtés ? L'occasion m'est donnée de méditer sur la question...
Mouna, Moune, la Moune, la Grosse Touffe, Mouna-Mouton, la Brebis de Douvrend s'en est allée. Elle était arrivée un jour de novembre 2000, déjà adulte. La première image qui m'ait marquée est celle d'un chat magnifique, pelage gris et blanc vaporeux, yeux d'émeraude, allure princière, assis sur le seuil de la buanderie. Il me regardait, à la fois hautain et intimidé par le nouveau milieu où il avait atterri. Il s'était sans doute laissé approcher sans trop de difficulté, circonvenu par une écuelle de pâtée, et convaincre de notre absence d'hostilité. Il s'avéra qu'il s'agissait d'une demoiselle, et tout laissait à penser qu'elle était de race angora. Comment s'était-elle retrouvée ici ? Le gîte et le couvert que nous lui offrions lui plurent, et elle resta parmi ses frères et sœurs adoptifs.


Il fallait lui trouver un nom digne de sa beauté et de ses origines. Après quelques tâtonnements, elle fut baptisée Mouna. Mouna Ayoub, icône people du début des années 2000 et collectionneuse de robes de haute couture, y fut-elle pour quelque chose ? Je ne sais pas. Contrairement à son illustre homonyme, Mouna n'avait qu'une robe, et elle lui seyait à merveille en toutes circonstances. On évoqua aussi la princesse Mouna, première épouse du roi Hussein de Jordanie et mère de l'actuel souverain, Abdallah. Toujours est-il que ce nom convenait parfaitement à la nouvelle venue ; comme elle, il fleurait l'Orient et les Mille et Une Nuits.
Avec ses pattes antérieures de couleurs différentes - une grise, une blanche -, Mouna semblait porter une tenue du soir asymétrique. Elle était l'élégance même. J'avais un peu honte de l'affubler de surnoms comme Moumoune ou Chenille Velue. Elle ne s'en offusquait pas. Pour paraphraser Renaud dans la chanson "Mistral gagnant", ses grands yeux étirés étaient d'autant plus beaux qu'ils avaient l'avantage d'être deux. Mouna, c'était la star.
Son cri s'apparentait à un bêlement. D'où ses surnoms ovins (mais pourquoi "Brebis de Douvrend" ? Mystère !). Elle rouscaillait souvent, la Grosse Touffe, altesse irritée par l’impéritie de ses serviteurs. Elle pouvait se montrer revêche mais elle était aussi aimante, câline, douce. Quand je lui ai infligé par mégarde une coupure en voulant tailler un "grumeau" formé dans son pelage, elle n'a pas protesté... Elle m'a juste lancé un regard d’incompréhension que je n'ai su interpréter d'emblée. Je m'en veux encore...


Été 200x... Vacances au Cap d’Antibes. Je viens d'être précipitée sans préparation dans un panier de crabes (image assez mal choisie puisque les crabes ne sont pas venimeux). Malveillance, jalousie larvée, vexations et humiliations, couples ou ex-couples qui se déchirent, ce qui n'est pas sans effets sur un duo tout neuf. Les acteurs : les membres d'un clan qui se connaissent depuis quinze ans. Le décor : une villa de style colonial entourée d'un jardin où pousse une végétation luxuriante. Je parle avec le jardinier, lui demande le nom des plantes. Il a perçu mon mal-être, peut-être à force d'écouter le langage muet des fleurs. Solitude, même si je suis moi aussi en couple. Je me sens "chat parmi les chiens". Le matin lui et moi allons acheter les viennoiseries du petit-déjeuner pour une quinzaine de personnes. Sur le présentoir de verre une pâtisserie m'interpelle : "brioche mouna". Perplexité. Mais c'est comme si, à mille cent kilomètres de là, une créature familière m'adressait un signe, me rapprochait de mon univers quotidien, consolateur. Je me sens rassérénée, et surtout moins seule, par la magie de ce nom. Ce matin-là, et d'autres matins encore, il y aura de la mouna à table avec le café pour tout le monde.
J'apprendrai plus tard que la mouna est une spécialité algérienne, oranaise plus précisément, et pied-noir, une brioche que parfument l'anis, la fleur d'oranger et le rhum brun. Elle est traditionnellement dégustée lors du pique-nique du Lundi de Pâques. Je garde toujours une tendresse pour la mouna, qui m'a sauvée dans un moment de détresse. Depuis, je n'en ai plus trouvé que dans une grande surface des environs d'Amiens et au Monoprix de Rouen. J'aimerais en retrouver les saveurs... Il y a longtemps que les souvenirs délétères s'en sont détachés.
Il fallait que je raconte cette histoire. Comme un hommage un peu insolite à Mouna.


Ces dernières années, ces derniers mois, le temps avait resserré son emprise sur elle. Elle avait maigri, semblait parfois hagarde. Tant de mes chats sont partis si tôt qu'en voir un vieillir tient à la fois du miracle et du brisement de cœur. Mais elle était toujours Mouna, la princesse.
Le dernier jour, elle tenait à peine sur ses pattes. Elle s'est retirée dans une penderie. Elle allait mal, ne parvenait pas à trouver une position confortable. C'est parmi les draps inutilisés et plus vieux que moi qu'elle s'est éteinte, et que je l'ai retrouvée.
Ce qui a changé dans la maison est plus ténu que l'atmosphère, et pourtant une béance s'est ouverte dans le tissu des jours. Pour en revenir à mon propos préliminaire, la perte d'un vieux compagnon félin ou canin nous confronte abruptement au passage du temps. On se retourne. Derrière nous, un début, une fin. Entre les deux, des années, de nombreuses années, enfuies sitôt traversées, réduites à rien dans l'instant d'un souffle, des années de sa vie, des années de nos vies, un pan d'histoire qui déjà s'éloigne. Au bout du compte, le constat, et le chagrin, sont les mêmes. Presque les mêmes, puisque pour ceux qui firent si longtemps partie de nos existences, partagèrent avec nous bons et mauvais moments et furent nos gardiens autant que nous fûmes les leurs, une nostalgie tenace s'infiltre dans nos pensées et, si nous pleurons sur eux, nous pleurons aussi un peu sur nous...
Mouna s'est endormie. Au revoir, Princesse d'Orient, Belle des Belles, arrivée telle un ange descendu du ciel. Les marques du temps sur toi seront effacées, et les images de ta beauté resteront dans nos cœurs.


mercredi 8 janvier 2014

Les voeux de la vieille

Voici janvier, voici la Nouvelle Année, encore immaculée, qui s'étire devant nous comme une page vierge, offrant des possibilités d'écriture illimitées, une totale liberté. 2014. Il me semble que voici peu seulement, on se souhaitait une bonne année 2013 avec force bises, flûte de champagne en main. Que Diable le temps a-t-il fabriqué ? Encore un phénomène inexpliqué !
Et moi, qu'ai-je fait pendant tout ce temps ?
Toujours est-il que c'est l'heure du changement de calendriers. Avec un petit pincement au cœur, je dis bye-bye aux chats qui ont rythmé 2013 et veillé sur moi tout au long de ces douze mois. Ils rejoignent leurs prédécesseurs dans ma bibliothèque. Et j'installe leurs successeurs. Cette année j'ai en outre posé sur mon bureau - où pourtant la place se fait rare - une éphéméride intitulée Une question de Chat par jour. 365 photos de chats ! L'assurance d'une culture accrue ! En fait, cette éphéméride propose en alternance questions d'ordre félin et devinettes humoristiques. Las, on n'a pas le temps de s’attacher à ces faces de matous qui défilent, que chaque jour efface. L'éditeur recommande de "conserver précieusement les feuilles après les avoir détachées". Ce que je ne saurais manquer de faire.
Si les humains festoient et célèbrent joyeusement le Nouvel An et à cette occasion échangent des vœux et prennent de bonnes résolutions, la Terre n'a cure de ce changement d'année. Elle continue à tourner sans sourciller, sans marquer de pause, indifférente. Mais les géophysiciens vous diront que sa rotation ralentit. C'est un fait scientifiquement prouvé. Pour une fois nous n'y sommes pour rien : progressivement le globe terraqué perd de l'énergie, absorbée par la Lune (qui en profite pour s'éloigner, se soustraire à l'attraction terrestre, se faire la malle, quoi. Comme on la comprend, parfois !). Ainsi, il y a plusieurs millions d'années, les jours étaient nettement plus courts. Pour les dinosaures, concilier taf, vie de famille et loisirs relevait du casse-tête. Il en résulta un burn-out généralisé parmi ces sauriens. Le stégosaure était à côté de ses plaques, le plésiosaure d'amour ne durait qu'un moment. A l'époque on ne connaissait ni les maisons de repos, ni les coaches, ni les antidépresseurs, ni les techniques de relaxation. Aussi les malheureux ne survécurent-ils pas à leur épuisement. Voici enfin résolu le mystère de leur extinction brutale.
Durant les fêtes, la paresse croissante de la Terre et le karōshi des T-rex, diplodocus et autres brontosaures ne m'ont pas empêchée de goûter à plusieurs sortes de brioches, en tranches de préférence tartinées de confitures festives ou de miel de montagne. C'est l'apanage des petits-déjeuners en cette période. On revient au pain et aux galettes de céréales soufflées avec un brin de nostalgie... tout en sachant qu'il n'est pas interdit d'améliorer, de temps à autre, son ordinaire de viennoiseries, et ce quel que soit le moment de l'année.
A propos de temps qui file, il est des anniversaires dont je préfère ne pas parler. Surtout du mien, qui m'attend au tournant, quelque part en avril prochain. Mais il est en d'autres que je peux évoquer sans avoir envie d'entrer dans l'avenir à reculons, comme le disait Paul Valéry. Aujourd’hui, The Normand Bedroom fête ses six ans d'existence. D'existence officielle et publique, s'entend. Car le projet, non, plutôt l'idée vague, nébuleuse, qui s'est peu à peu solidifiée et a pris forme, je la portais depuis quelque temps en moi. Je me revois, élaborant une mise en page tâtonnante, postant timidement mon premier billet, puis étonnée de recueillir mon premier commentaire. Et ma Chambre est toujours là, remplie au fil de mon inspiration, marquant parfois le pas... L'anniversaire d'un blog est toujours une sorte de rendez-vous. On regarde en arrière, on s'y livre à un petit point.
C'est, à notre modeste échelle, important. Mais évidemment, rien là encore qui justifie une pause de notre planète, ni de quoi fouetter un tricératops.

Bonne année à mes fidèles lecteurs.

PS : pas de photos pour le moment, mon réflex s'obstinant pour une raison que j'ignore à me fournir des images floues... Je vais tâcher de remédier au plus vite à cette lacune.

lundi 25 novembre 2013

Chalendriers

Depuis plus de deux mois déjà, ils vous font de l’œil sur les présentoirs tournants postés bien en vue à l'entrée (ou la sortie ; c'est selon) des librairies.
"Ils", ce sont les calendriers. L'année a à peine le temps de s'achever que déjà les éditeurs nous bousculent, nous projettent de force dans la suivante. Il y a tous les gabarits : les grands (pour décorer les murs), les petits (pour poser sur un meuble). Stratégie commerciale : ces objets sont beaux, tentants, proposés par le vendeur en quantité limitée. On nous incite donc fortement à prévoir. "Mieux vaut tenir que courir".
Depuis pas mal d'années, je suspends au mur de mon bureau un calendrier "à chats". Ce qui ne vous étonnera pas outre-mesure. Ces faces ou ces silhouettes félines qui rythment les mois, voire les semaines, font partie de mon décor quotidien. Point question de jeter les éditions des années passées : je les garde soigneusement dans ma bibliothèque, moins pour des souvenirs qui se seraient accrochés aux jours que pour la beauté, l'humour ou la créativité des images. Car certains de ces objets sont de véritables œuvres d'art. Et si le thème est invariable, ses déclinaisons sont multiples. J'ai ainsi eu les Chats de Dubout, achetés à la droguerie Deconihout, rue du Gros à Rouen, ces matous et ces matounes qui nous montrent impoliment leur derrière ou jouent les mères de famille nombreuse, reflétant l'humour sarcastique et irrévérencieux du dessinateur. J'ai accroché au mur des minettes élégantes et charmeuses, dessinées tout en lignes fluides et sinueuses dans une dominante rose et rouge, qui se prélassant dans un escarpin à talon aiguille, qui arborant fièrement une aigrette très Années Folles. Des chats photographiés, et pas par n'importe qui : depuis le 1er janvier les clichés de Hans Silvester me tiennent compagnie. C'est en fait un ouvrage, intitulé "Paroles de chats", où les images - une chaque semaine - s'accompagnent de quelques lignes signées Raphaële Rives. Les greffiers n'apprécieraient pas nécessairement qu'on leur prête des propos dont ils n'ont que faire pour s'exprimer (ah, l’anthropocentrisme !). Mais ne chicanons pas. Photos et modèles sont magnifiques, plus beaux les uns que les autres. On aimerait les contempler tous en même temps. Et puis on trouve des ressemblances avec les membres de la tribu. J'espère qu'une édition 2014 est prévue... Au-dessus de mon bureau est suspendu un calendrier dont d'attendrissants chatons ornent les pages. La salle de séjour n'a pas été oubliée : là chaque mois présente deux matous. On retourne (si on veut) la page vers le 15 pour admirer une nouvelle beauté poilue.
J'ai remarqué que les calendriers à chats avant tendance à partir très vite des présentoirs. (Je me suis dit que je ne partageais pas mon ailurophilie qu'avec moi-même : ça rassure). Alors j'ai fait mes provisions : dans quelques semaines les chats de Hans Silvester et ceux de la maison Yvon (comme les cartes postales !) auront des remplaçants. Ils sont (pour l'instant) trois à se disputer les meilleurs emplacements. Et il n'est pas dit que je ne céderai pas de nouveau à la tentation. Tant pis s'il faut monter de nouveaux murs pour y apposer mes trouvailles, dont le caractère utilitaire n'est finalement qu'un prétexte (même s'il est parfois bon de savoir quel jour on est).
Une chose est sûre : avec ou sans chats, le temps file... Mais contrairement à nous, fols que nous sommes, ces sages ne sont pas tentés de le retenir...
Et le traditionnel calendrier des Postes, direz-vous ? Est-il aussi illustré de chatons jouant à cache-cache dans les pots de géraniums ? Et vous pensez "Forcément". Que nenni : pour 2014, j'ai choisi des vieilles voitures...

jeudi 19 septembre 2013

Mes nuits avec mes ennemies


L'été a basculé dans l'automne et avec la fraîcheur apparaissent les premières (grosses) araignées. Elles replient leur transat, rangent leurs vêtements légers et se faufilent dans les habitations pour y chercher quelques degrés supplémentaires. Leur compagnie est discrète : elles se déplacent sans bruit et n'élèvent jamais la voix.
Souvent elles établissent leur campement domestique dès fin août. Mais c'est seulement hier qu'elles ont fait leur apparition dans ma chambre. Car elles étaient deux, oui ! Si je ne peux réprimer un sursaut à leur vue, il est hors de question pour moi de leur faire du mal. Elles sont plus impressionnantes que méchantes. L'une se tenait sur le mur, au-dessus des doubles-rideaux, l'autre était arrimée au plafond, pas à l’aplomb de mon lit heureusement. J'étais ainsi en compagnie de trois grosses bêtes noires, puisque Lara dormait sur le canapé. Ma hantise : qu'un de ces arachnides (à l'exclusion de Lara, qui ne se déplace jamais au plafond) ne tombe sur moi pendant mon sommeil et n'entreprenne de me chatouiller la figure. J'ai peur de me réveiller prisonnière d'une toile gluante, incapable de m'en dépêtrer, apprêtée pour le petit-déjeuner de ces animaux. Comme l'infortuné Frodon dans Le Seigneur des Anneaux. Cependant nulle visiteuse nocturne n'est venue escalader mon oreiller. Au matin les deux monstres avaient disparu : je me demande où ils se planquent dans la journée.
Avec l'automne je retrouve aussi les effluves enveloppants et nostalgiques de L'Heure Bleue. Les années n'ont pas altéré sa magie. Je ne m'en lasse pas. La maison ne reculant devant aucun sacrifice, je m'en octroie deux ou trois pschitts de manière quasi rituelle le soir avant de me coucher. Contrairement aux araignées, mon parfum est encore là le matin. Peut-être a-t-il un effet répulsif sur ces bestioles ? Peut-être sont-elles réfractaires à l'art de Jacques Guerlain ? Je me réserve le droit de manifester mon désaccord mais ne leur en veux pas... Pas du tout !
Ceci m'amène à la grande question : quel parfum vais-je porter, outre L'Heure Bleue, cette saison ? J'ai senti quelques "sorties" parfumées de cette rentrée. Rien qui me convainque. Une "livraison" dont la banalité m'attriste. La seule mouillette que j'ai gardée dans ma poche est celle où j'avais vaporisé Vol de Nuit, l'octogénaire encore bien sémillant et qui n'a pas fini de distiller ses mystères. Mais il n'aime pas le froid. Non, je rêve à un Lutens : Rose de Nuit (encore un nom nocturne), une rose chyprée, musquée, aldéhydée, sombre, "sale", diraient les spécialistes. J'en ai une concrète (ou à présent ce qu'il en reste). Je ne suis pas très "rose" mais celle-ci m'a séduite à pas de loup. Pas attrayante au premier abord, mais vite enivrante, addictive une fois révélés ses charmes cachés. On est dans un sous-bois tapissé de mousse humide. Une faunesse est passée par là - ou une femme sauvage, à demi nue, à demi vêtue de peaux aux relents âcres et pourtant doux. Elle sème sur ses pas des pétales odorants. Rose, ô pure contradiction, volupté de n'être le sommeil de personne sous tant de paupières, s'exclame Rilke, mais sa voix se fêle et le vers s'achève dans un murmure.
Pour l'instant c'est un vœu pieux. Si je peux me procurer un jour ce jus dans son flacon-cloche, j'espère qu'il saura me rassurer et aura le même effet que L'Heure Bleue sur les araignées d'automne. Qui sont des petites bêtes frileuses. Comme moi.

Illustration : sculpture de Louise Bourgeois.

dimanche 28 juillet 2013

Vingt-quatre ans d'amour



Sables, c'est vingt-quatre ans d'amour aujourd'hui. Ça se fête. Je le fête tous les ans.
Par l'intermédiaire d'un ancien prof (j'avais en commun avec lui des origines slaves, et son père, à Grasse, était "dans" le parfum), j'avais passé une partie de la journée chez Quest International à Neuilly, important producteur de fragrances et d'arômes, et je m'étais gorgée de connaissances à la source même, auprès de ceux qui, de l'assistante de direction au big boss en passant par l'un des "nez" maison (Maurice Roucel en personne si j'ai bonne mémoire), détenaient le secret de la conception et la fabrication des parfums. J'avais été traitée comme une hôte de marque, découvrant même le dernier Guerlain avant son lancement, Samsara.
Les secrets étaient restés secrets, mais ces quelques heures avaient été très enrichissantes. Invitée par la maison, j'avais déjeuné avec la charmante assistante de direction, Odile. Nous avions évoqué les marques "de niche" (à l'époque on disait plutôt "confidentielles"), en parfums et en maquillage. A 16 heures j'avais, grisée et la curiosité attisée, repris mon bus vers mon hôtel parisien. Et, une fois arrivée à destination, entraîné ma mère vers les Galeries Lafayette, bille en tête. Je devais sentir ou re-sentir les Goutal. Oh, je les connaissais déjà un peu, j'avais porté Folavril (aujourd’hui supprimé du catalogue, quel dommage !). Un pschitt de Sables sur le bras m'avait immédiatement conquise. C'était LA rencontre. C'était le début d'un grand amour. Et j'avais quitté le grand magasin avec un petit atomiseur dans un sac beige et or. Je l'ai encore.
Depuis, les années se sont succédé, et les flacons de Sables aussi. Nous nous retrouvons dès les beaux jours. Inutile de préciser que cette année les retrouvailles furent fort tardives.


Cette année aussi Goutal a changé ses emballages (je refuse "packaging"). Le cartonnage est plus élaboré, plus luxueux tout en restant sobre, dans le "bon ton" maison. Je m'en bats l’œil peu me chaut. Mais me semble-t-il le jus a changé aussi. D'où vient cette infirme bouffée citronnée dont je mettrais ma main au feu qu'elle ne s'y trouvait pas auparavant ? Cette note goudronnée et ce musc, en fond, accentués ? "Mon" Sables se serait-il masculinisé, lui l’androgyne, pour moins dérouter une clientèle potentielle ? Si mon nez et ma mémoire ne me leurrent pas (et j'en doute, car je le connais trop bien), j'en suis triste... Mais je le porte quand même : il est toujours mon parfum d'été, et je ne peux imaginer les beaux jours sans lui, sans les souvenirs que m'apporte selon les jours chaque bouffée. Il est le message et le messager, celui qui me chuchote à l'oreille les heures de ma jeunesse.


Quest International a été racheté par son concurrent Givaudan en 2005. Exit Quest, nid pour moi de mémoire olfactive...
Mon premier flacon de Sables est en bas droite sur la première photo.