dimanche 18 octobre 2020

Rouge d'automne

Sous le regard de mon authentique phoque de la baie de Somme (et de ma tout aussi authentique matrioschka)...


Même si le port du masque a légèrement compliqué les choses ces temps-ci, je suis depuis des éternités fidèle  - bêtement, aveuglément, comme si j’obéissais à un devoir aux sources perdues - à ma trilogie quotidienne : boucles d'oreilles, parfum, rouge à lèvres. (Encore m'arrive-t-il de faire l'impasse sur le parfum.) Je ne sors jamais sans être blindée de ces gris-gris. Ils forment mon armure face à la grisaille parfois hostile, souvent indifférente, de la rue. Je m'entoure d'une petite famille de rouges à lèvres, avec sa vieille garde et ses nouveaux venus, sans laquelle je suis démunie comme un Maori sans ses peintures de guerre. Presque. Disons que je préfère être accompagnée de mes "raisins" préférés, même s'ils alourdissent sensiblement mon sac. J'ai parfois l'impression de trimballer une enclume. Mon dos proteste. C'est un choix. 
Y a-t-il des couleurs printanières ? D'autres réservées aux jours froids et courts qui arrivent à grands pas et s'installent avec une déconcertante désinvolture ? On ne les a pas vus venir qu'ils sont déjà là, à vous souffler leur vent glacé dans le cou, vous transpercer de leur pluie, vous cerner de leur ombre.
Il y a longtemps que j'ai réglé la question, pour une seule et simple raison : je ne me la suis jamais posée. Du moins pas sérieusement. Je vis à l'équateur du rouge à lèvres : sans saisons. Seuls mes goûts, mes humeurs et mes envies me guident. Soit pas mal de critères avec lesquels composer...
Même derrière le masque, le rouge à lèvres m'est indispensable. 
Près de treize ans après mon premier billet sur ce sujet ô combien fondamental, ma devise n'a pas changé : plutôt rouge que morte.

mercredi 16 septembre 2020

Les yeux sans visage (un peu de physique du globe)

Difficile de ne pas succomber à un appel de fards...
 
 
Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux
Que l'autre abîme touche
Me parler à l'oreille une voix dont mes yeux
Ne voyaient pas la bouche.
 
Des yeux sans bouche, on en croise pas mal depuis quelques mois, mais je ne sais si Hugo y aurait trouvé matière à poème. Il suffit de sortir de chez soi. Le rectangle blanc (ou noir, ou rayé, ou imprimé, puisqu'on peut à présent varier les plaisirs) occulte le bas des visages, du milieu du nez au dessous du maxillaire inférieur). Les voix sont étouffées par un filtre acoustique dont on peut espérer qu'il joue son rôle protecteur contre l'ennemi invisible et sournois, ce virus qui s'est assis à nos tables sans y être convié. Nous voilà devenus, pour encore un bout de temps sans doute, une armée de Lego.
Non content d'occulter purement et simplement la bouche, le masque gâte le plus joli maquillage des lèvres, le mauve le plus rare, le prune sublime, la nuance excentrique de la marque à la mode parmi le noyau dur des beauty junkies. Ça n'est pas sans conséquences. Le rectangle de non-tissé enlevé, ou arraché avec un indicible soupir de soulagement, on a droit à quelques surprises. Je me suis retrouvée, l'autre jour, avec des traces bordeaux sur le menton. Une autre fois, sous le nez. Le désastre total. Dans la glace je croyais voir un Pollock. C'est qu'avec mes rouges un peu "trash" tendance "goth", les dommages collatéraux ne passent pas inaperçus (les rouges eux-mêmes non plus). Dans le meilleur des cas, le rouge à lèvres, même minutieusement, que dis-je, artistement appliqué, se contente de bavocher sur le pourtour de la bouche. Désolante vision.
A quoi bon ce déploiement d'efforts puisque de toute façon, sous le masque, rien ne se voit ? Ni couleur, ni grimace, ni sourire. Toute expression labiale nous est dérobée. C'est extrêmement frustrant. Et ça n'est pas anodin sur nos interactions avec nos semblables...
L'idée, pour contrebalancer et ce vide, et le naufrage du rouge à lèvres, est de mettre en valeur le regard. Comme beaucoup de femmes, je me suis ruée sur les ombres à paupières. J'ai découvert que dans ce domaine, nous n'avions que l'embarras du choix. Non seulement les marques foisonnent, mais elles se surpassent en créativité, et en beauté.
J'avais plus ou moins renoncé au "fardage" de paupières. Mes vieilles blessures ophtalmiques ont laissé des séquelles et se rappellent à moi de temps en temps. Mon œil gauche est resté sensible : à la pression, à l'intrusion d'un grain de poussière... 
En quelques mois, mon "arsenal" s'est considérablement étoffé. Les fabricants de fards en font tant et tant qu'il est difficile de résister à la tentation et aux promesses d'un œil irrésistible, de biche ou de chat. Il suffit de parcourir les sites de vente en ligne ou les billets des blogueuses beauté. Teintes obscures ou diaphanes, chaudes ou froides, harmonies chatoyantes ou sobrement mates, rendus satinés, semis de paillettes (on en trouve partout, ou presque. Peut-être pas idéal sur les paupières "matures"... hum !). Eye-liners veloutés. Nous rêvons toutes à un
 
beau regard d'étoile
Qui [m']éblouit.*
 
Hugo savait parler aux femmes.

Cet "art" que je pratique en amateur ne va pas sans désagréments, et j'aimerais oublier combien mes calots sont susceptibles. Je ne compte plus les allergies ou les irritations, qui m'ont contrainte à balayer d'un geste fataliste le magnifique dégradé réalisé un quart d'heure plus tôt. La mort dans l'âme. Avec une rondelle de coton et un peu de démaquillant ad hoc. La palette si séduisante mais coupable finira ses jours dans un tiroir. Mais je ne capitule pas. Car j'ai découvert que le maquillage des yeux, ça m'allait plutôt bien. Alors j'essaie d'autres marques, je tâtonne, j'expérimente. Le mal, s'il survient, ne sera jamais bien grand, ni irréversible. Et parfois le résultat me satisfait. Sans grattouillis ni larmoiement.
Avant toute chose, je m'amuse. La dimension ludique du maquillage me paraît essentielle. On peut mettre du sérieux dans ce face-à-face quotidien avec soi-même, par le biais du miroir, de même que dans l'application de touches de pigments évanescents, du bout du doigt ou munie d'un pinceau, sur le rebond de la paupière. Mais s'il est un domaine où l'on puisse lâcher la bride à sa fantaisie, faire fi des diktats, des pseudo-tendances, des conventions et des habitudes, c'est bien celui-là. Qu'on soit petite joueuse ou experte en smokey. Le mot d'ordre : no rule ! On est libre. On assume. La couleur est un onguent sur l'âme. En ces temps moroses envahis de craintes vagues et d'incertitudes, il n'est ni vain ni futile de se faire "un beau regard d'étoile" pour éclairer le monde. Les étoiles portent le feu de la vie.
 
*Mes bras pressaient ta taille frêle in Les Contemplations.

Illustration : ma (somptueuse) palette Dreamy 2 de la marque italienne Nabla. Une trouvaille faite dans la jolie boutique en ligne de Marie, ColorsandMakeup.

dimanche 26 janvier 2020

Astro-effervescence

 Grâce à Erwin Schrödinger, les chats sont de la revue...

Prendre de la hauteur... On aimerait bien. On aimerait bien pouvoir plus souvent. Vis-à-vis, par exemple, d'un monde où des malfrats en cavale, et avec quel aplomb, se vantent de leurs forfaitures devant des journalistes qui semblent acquis à leur cause, ou pour le moins fascinés.
Nos héros étaient des grands Résistants, des libérateurs, des visionnaires, mystiques ou profanes, des combattants. Des valeureux, des braves, des intrépides, des femmes et des hommes qui incarnaient ce que nous aimions, ce que nous aurions aimé être. Ils possédaient les attributs attachés aux êtres d'exception, courage, droiture, talent, clairvoyance, désintéressement, vertus que nous appelons aujourd'hui "valeurs", et qui ne sont sans doute plus les mêmes qu’autrefois... Nous admirions les aventuriers, les astronautes, les explorateurs arpenteurs des espaces inconnus, les grands sportifs, les savants aux découvertes révolutionnaires, les artistes et les écrivains qui plongeaient mains et bras dans l'âme humaine et en remontaient des flots de gadoue qui charriaient parfois quelques diamants. Des qui laissaient dans leur œuvre leur santé, leur raison, parfois leur peau. Tous détenaient une autorité morale et intellectuelle. Elles et ils étaient des voix. Quand ils parlaient, on la fermait. Parce qu'ils ne parlaient jamais pour ne rien dire.
Je crois que cette espèce-là a disparu. Rayée de la surface de la Terre, et pas en raison d'un cataclysme planétaire. Ou plutôt, si. Un cataclysme sociétal qui s'est pointé en douce avant de gagner une ampleur et une acuité encore jamais vues. Plus de héros. Des influenceurs. (Qui influencent qui ? En quoi ? Et puis de quel droit ?) Des animateurs hilares et médiocres. Des pitres au ras du caniveau. Et des voyous.
Rien de tel, pour oublier un temps ces vilenies, que de scruter le ciel et se plonger dans histoire du cosmos. Non seulement penser l'impensable, mais le décrire, le théoriser et même l'observer, telle est la tâche que semblent s'être donnée les astrophysiciens et les spécialistes de la physique quantique. Comme leurs illustres prédécesseurs, ils sont bosseurs, ambitieux, non pour eux-mêmes, mais dans l'objet de leurs recherches. Ils traquent l'onde gravitationnelle, jouent aux autos tamponneuses avec les particules à très hautes énergies. Familiers des messages spatiaux et des troupeaux de bosons, levés dès proton-minet, dès qu'ils tiennent une piste, ils ne la lâchent plus. De vrais fox-terriers.
Leur domaine : l'espace, la structure intime de la matière. L'infiniment grand, l'infiniment lointain, l'infiniment petit. Quelques "pointures" en ce domaine sont là pour vous guider, en premier lieu Stephen Hawking qui, en parallèle à ses travaux, s'est attaché à vulgariser les notions qui fondent ses recherches. Une brève histoire du temps a plus de trente ans. Néanmoins l'approche du savant reste valide, et passionnante. Le texte est écrit avec clarté et a le mérite de "remettre à plat" des notions que j'avais déjà abordées, sans être sûre de les comprendre. Depuis d'autres découvertes, d'autres observations ont été faites, de nouvelles théories émises, notamment au sujet du Graal des chercheurs, l’unification de quatre forces qui régissent l'univers ou GTU (Grande Théorie Unificatrice). Tous ces savants s'accordent à dire que l'espace est criblé de trous noirs. Objets célestes énigmatiques dont l'étude pourrait bien fournir la réponse à cette question taraudante. James Peebles, un des lauréats du prix Nobel de physique 2019, se demande cependant si cette théorie du Tout n'est pas simplement une fausse piste sur laquelle on s'acharne inutilement. Eh oui, comme à l'époque des éminents pionniers de la science, des explorateurs de la matière, aux premières décennies du 20ème siècle, controverses et affrontements persistent... En astrophysique comme en mécanique quantique, l'effervescence ne diminue pas...
Des physiciens théoriciens et non des moindres, tel Carlo Rovelli, avancent même que le temps n'existe pas, tout au moins selon la conception qui prévaut depuis que l'homme a commencé a gamberger sur le sujet, pas en tant que "quatrième dimension", pas en tant qu'entité physique indépendante. Le "bon vieux" temps de Newton, celui d'Einstein, seraient obsolètes. Ce que nous nommons le temps serait à la fois une construction culturelle et un phénomène neurologique, consubstantiel à la conscience. Youpi ! vous exclamez-vous face à la perspective d'une jeunesse éternelle, et vous sautez en l'air de joie devant votre écran. Ne nous réjouissons pas trop vite. Nous vieillirons tout de même. Les processus biologiques du vieillissement seront toujours sournoisement à l’œuvre. Mais alors, que mesurent nos montres ? Qu'est-ce qui nous grignote un peu chaque seconde - chaque infime fraction de seconde ? Qu'est-ce que le temps ?
A défaut de tout percuter (même si le discours des savants que j'ai pu entendre est remarquablement clair), je me dis que si le temps "ontologique" n'existe pas, on ne peut par conséquent pas le perdre... CQFD !

Armoise, chatte quantique, est-elle à la fois là et pas là ?
En lisant Hawking...

En allant chercher toujours plus loin les origines de l'univers, c'est aussi de nos propres origines que nous sommes en quête. Science et philosophie se rejoignent dans un même questionnement. Quelle est notre place dans le cosmos ? A-t-il une finalité, si oui quelle est-elle, et quelle est la nôtre ? Pourquoi sommes-nous , observateurs avides et inquiets ? Faut-il, comme Leibniz, se demander "pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien" ?
Au sein de ce vertigineux système dont certaines des lois nous échappent toujours, le bipède humain se sent bien chétif. Pascal n'en affirme pas moins la supériorité de ses semblables face à l'immensité muette. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Il n'est pas certain que cette pensée nous console...
Faire parler l'espace à travers les signaux les plus lointains qui nous en parviennent, mettre la matière sur le grill pour lui arracher ses ultimes secrets et, oui, penser ce qui ne  peut être pensé de notre point de vue limité d'humains, penser ce qui nous dépasse... Peut-être que, finalement, cet impensable rejoint d'autres impensables, aussi irréductibles que la perte, le deuil, l'absence... Et peut-être est-ce en cela que les colossaux défis auxquels se mesurent les physiciens m'interrogent. Mais ce sera, je pense, l'objet d'un prochain billet.


Puisque les félins ne sont jamais bien loin, on ne peut faire l’impasse sur le chat de Schrödinger, exemple au moyen duquel le savant allemand voulut démontrer qu'en physique quantique, deux états opposés peuvent coexister simultanément pour un même "quanta" (de matière ou d'énergie). Mais rassurez-vous, ce postulat n'est valable qu'au niveau subatomique, et JAMAIS le célèbre physicien ne plaça un chat dans un caisson pour réaliser cette expérience mortifère, qui reste du seul domaine de la pensée !  
Je suis par ailleurs certaine que les chats (il n'est qu'à observer leur comportement) ont, ou résolu toutes les énigmes de l'univers, ou s'en f... royalement.


Une brève histoire du temps, de Stephen Hawking, est édité chez J'ai Lu.

Écrits vagabonds, de Carlo Rovelli, chez Flammarion. Ce livre m'attend sur ma table de lecture. Rovelli, que j'ai écouté sur France-Culture dans La conversation scientifique du 30 novembre 2019 ("Le temps est-il une illusion ?") m'a l'air d'un homme fort sympathique, qui cite à plusieurs reprises les chats et parle de sa fascination pour l'intelligence des poulpes.

Illustration : couverture de la revue Comprendre les sciences (septembre 2019).