Je n'étais pas venue à Bruges depuis vingt ans. La première fois, en mai 2006, j'étais en compagnie d'une amie brésilienne qui séjournait chez nous et avait tenu à découvrir la ville. Une ville que j'avais jamais visitée, à ma grande honte, car l'ancienne cité sidérurgique et minière où je vivais n'en était distante que de soixante-dix-sept kilomètres. Une paille, alors qu'à présent gagner Bruges depuis Rouen est une entreprise autrement plus longue. Je me souvenais du choc éprouvé en débouchant sur la Grand-Place : il me semblait avoir, à un instant dont je n'avais pas eu conscience, franchi le seuil d'un univers parallèle, d'une autre réalité. Sous mes yeux se déployait soudain, vivant, un Moyen Age mystérieusement préservé. Aujourd'hui, je m'y rends pour fêter un événement familial.
Notre hôtel se trouve près de la gare, et nous montons dans un bus pour rallier le centre ville. Nous prendrons beaucoup le bus pendant ce séjour, ferons parfois des détours (faute de déchiffrer le flamand), mais ce mode de transport est bien pratique pour les visiteurs, et gratuit qui plus est pour les détenteurs d'un ticket de parking. Nous voici prêts à arpenter, parcourir, déambuler et visiter.
Il y a foule dans les rues piétonnières. Nous descendons près de la cathédrale. Que vais-je trouver à Bruges, accompagnée de quelques années supplémentaires - sans compter les absents qui se sont ajoutés à la liste ?
En 2006 il avait plu tout le temps. Cette fois le ciel dispense alternativement soleil et eau. Seul le samedi après-midi sera noyé par la pluie, ce qui ne découragera pas les musiciens d'une fanfare qui, sur un podium au centre de la Grand-Place, s'évertuent sans faiblir sur leurs instruments.
Qu'il pleuve ou pas, je remarque que certains commerçants et restaurateurs sont rechigneux et peu accommodants. Le touriste, le client du café, se sent (souvent) malvenu. Surtout si le serveur ne le salue que du bout des lèvres, comme à contrecœur, et lui jette des regards torves. Les visiteurs non-néerlandophones - qui n'en peuvent mais - se heurtent à ce genre d'animosité sourde mais perceptible. Le soir de notre arrivée, il faut tout le talent de la négociatrice en chef de notre petite troupe pour obtenir une table dans un restaurant - sans doute un lieu de ralliement d'habitués. Notre négociatrice nous explique que la veille, elle-même et les autres membres de la famille se sont fait jeter comme des malpropres du même établissement. L'attribution des tables semble ici relever d'un droit divin. La direction sélectionne. C'est à la tête du client. Fort heureusement, la cuisine est bonne. Tout comme la "Brugse Zot", la binouze locale...

Nous allons enfin faire ce à quoi mon amie carioca et moi avions dû renoncer pour cause de déluge "la dernière fois" : une promenade sur les canaux ! Il fait beau en ce dimanche matin, et Monsieur et moi flânons avant de nous diriger vers un embarcadère. Un marché, dont nous constatons après un premier coup d'œil qu'il est "aux puces", s'étend sur deux rangées entre les arbres, au bord de l'eau. Des brocanteurs, des artisans qui travaillent le bois ou le cuir, des vendeurs de petits sujets animaliers en porcelaine. L'endroit est calme et charmant, le pas ralentit, nous nous attardons devant les éventaires et, bien sûr, craquons pour de menus souvenirs...
Entre un pont et le quai en contrebas se tient la guérite où se vendent les billets pour une balade nautique. Les bateaux sont nombreux et bondés. Une noria de passagers qui embarquent, sont dûment convoyés au fil des voies navigables et débarquent, le tout à une cadence pour le moins soutenue. Un canot déjà plein va partir. Heureusement le pilote (souriant et francophone) nous trouve deux places sur le banc qui court le long du bordage. On est parti ! Joie pure de naviguer, plaisir de la découverte de points de vue ignorés, de lieux insoupçonnés. Le bateau glisse en silence sur le canal, on se laisse porter en ouvrant de grand yeux tandis que notre pilote et guide nous indique monuments et curiosités, en trois langues, s'il vous plaît ! Certains ponts sont effectivement très bas, les passagers baissent la tête tandis que je juge plus sûr de m'accroupir brièvement au fond du bateau. Sur les berges, des habitations et jardins privés ont les pieds dans l'eau. Leurs propriétaires jouissent d'un luxe inouï. Dans un jardin un peu surélevé, une femme se penche sur ses fleurs. Elle n'a pas un regard pour les embarcations qui défilent à longueur de journée, pour les masses anonymes dont nous sommes.
Retour sur la terre ferme. Régulièrement, les notes du carillon qui dégringolent du beffroi nous accrochent l'oreille. Sonnailles familières, typiques de mon Nord. Elles m'évoquent aussi l'Italie, les rues de Florence, il y a longtemps... Hugo a rendu avec une justesse saisissante cette apparition sonore.
Le séjour tire à sa fin. Je suis saturée (visuellement) par les frites, la bière et le chocolat. Sans oublier les gaufres. Des échoppes en proposent un peu partout. Les gaufres ne sont pas une spécialité brugeoise : elles sont soit bruxelloises (texture aérienne), soit liégeoises (consistance plus compacte). Mais toutes sont systématiquement saupoudrées de sucre glace, nappées de caramel ou surmontées de chantilly. Nous ne nous laissons pas tenter (qui plus est entre les repas) : nous avons en effet passé l'âge de ces écarts alimentaires peu diététiques et, pour paraphraser tel militaire célèbre, "la vieillesse est un gaufrage".
Résurgence d'un lointain âge d'or, Bruges est fabuleuse. Bruges est un commerce. Dans les rues, la course des visiteurs du monde entier, tout à leur parcours, a remplacé le trottinement des religieuses, le pas solennel des processions, la lourde foulée des marchands, les grandes enjambées des hommes d'affaires et le martèlement des sabots ferrés. Bruges vend ses charmes, mais elle doit garder quelques visages secrets que le visiteur occasionnel ne verra pas. Des jardins mystérieux à la végétation profuse, enclos dans la gangue de hauts murs de briques. De sévères maisons où règne le bois sombre patiné et une opulence que j'imagine toute flamande. Mais cette Bruges-là nous est fermée ; à peine peut-on la deviner - ou la supposer - lors de la mini-croisière fluviale.
Vingt ans après, Bruges, depuis longtemps délaissée par la mer du Nord, parée de ses voiles tristes et nimbée de son romantisme décadent, s'est peuplée pour moi de nouvelles figures, de figures du présent. Ce n'est pas de la nostalgie que j'éprouve, mais une mélancolie diffuse. Peut-on concilier authenticité et tourisme dit de masse ? Qui sont les Brugeois d'aujourd'hui ? Où est la vraie Bruges ? En dépit de nos déambulations, de nos regards comblés, à côté de quel essentiel sommes-nous passés ?
Que laissons-nous de nous dans les lieux que nous visitons - que nous devons nous contenter d'effleurer ?
J'écarte provisoirement cette réflexion. Les impératifs de la route et de la conduite requièrent mon attention. Et trois cent cinquante kilomètres nous séparent du bercail.
Ay, Marieke, Marieke, revienne le temps...
*Victor Hugo, Écrit sur la vitre d'une fenêtre flamande.



















