D'abord, il se trouvait dans mon ancien quartier. Dans la rue où j'ai grandi (oui oui j'ai quand même continué à grandir après). Place Tolstoï, plus précisément. (Voilà pourquoi j'ai su très tôt qui était Tolstoï.) Quand j'étais enfant, ma mère allait y acheter le journal tous les matins. J'y allais, moi, pour Pif Gadget et les confiseries, comme les Nougati Côte-d'Or. Puissante attraction du chocolat belge ! Certains désavouent le quartier de leur enfance. Moi pas. Je m'y ressource, même si je ne m'y attarde guère, même s'il a bien changé. Le café, c'était ma dernière attache à cette rue chargée de souvenirs.
Dès leur arrivée, ma famille avait sympathisé avec les nouveaux buralistes et leurs enfants. Leur fils et leur bru avaient pris leur succession derrière le comptoir cela fait une bonne trentaine d'années. Je suis une femme d'habitudes et malgré un déménagement, j'ai continué à fréquenter l'établissement (on disait autrefois "le bureau de tabacs"), d'autant que j'ai - tardivement - commencé à fumer. Outre le tabac, il y avait toujours une revue, un briquet ou un timbre à acheter, un courrier à déposer, qui serait remis au facteur le jour même, une pile de montre à changer... Je filais vers la place Tolstoï, à cinq minutes à pied de chez moi. Par tous les temps, qu'il fasse beau, qu'il pleuve, vente ou neige. Autant de coupures bienvenues qui m'arrachaient à mon écran quand le travail se faisait fastidieux, quand j'avais besoin de me dégourdir les jambes, de prendre l'air. Et l'engrenage se mettait rituellement en route : s'informer des potins du quartier, de la santé d'Untel ou Untel, épiloguer sur la météo (et le fracas syncopé des trains qui indique avec certitude un vent venu du Nord, la gare étant toute proche), les jours qui filent, discuter le bout de gras sur tout et rien, échanger des points de vue et quelques mots de patois parfois, bref mettre en pratique la "fonction phatique du langage", celle qui lubrifie les rouages relationnels. La plupart des habitués m'appelaient par mon prénom. Je connaissais le leur. J'étais des leurs. Toutes les générations, tous les corps de métier se retrouvaient là. J'y croisais Victor, le menuisier, celui-là même qui nous avait gratifiés, par un matin de juin 2002, d'un petit chat qui se révéla être une Fée ; Bernard, passionné de pop music, qui me parlait de Scribe et se rappelait lui avoir donné, un jour, du saumon fumé ; le fidèle Émile ; plus rarement André, qui avait travaillé, comme mon grand-père, dans la grosse boîte sidérurgique qui faisait vivre des milliers de familles et fit la réputation de la ville dans toute l'Europe. C'était à une autre époque. Et tant d'autres, qui m'avaient connue petite, avaient connu les miens ou pas, des gens pour qui j'étais "la fille de" ou "la petite-fille de". Peu importe, dans cet espace au carrefour de mes racines et de mon présent, j'inscrivais ma propre vie.
Quoi qu'en disent les hygiénistes, les censeurs des piliers de bars et les contempteurs d'une culture populaire, il faudrait chanter bien haut et davantage ces lieux de rencontres, d'échanges, de socialisation, de vie et à ce titre indispensables que sont les troquets de quartier et de campagne. Un monde à soi, partagé par d'autres. Un monde à tous, où chacun a sa place. Avouez-le, la condition humaine serait
Ce n'était même pas un de ces cafés où un amoureux m'avait tenu la main. Souvenirs qui émaillent ma mémoire, certes. Le bistrot de la place Tolstoï représente sans doute plus que ça, pour la raison même que je n'y pleurais nul amour enfui. Et parce que j'y laisse, en pointillé, des décennies de mon existence. Nulle part ailleurs je ne retrouverai cette ambiance, ces visages connus de longue date, ces sourires, ces voix. Le contact de mon contact Facebook avait raison : nous ne sommes que des passants, des voyageurs de l'éphémère. Rien ne peut nous retenir, si ce n'est ces sphères d'humanité pure où des individus voient, au cours de brefs moments partagés, s'abolir les barrières générationnelles et sociales et la solitude inhérente à leur altérité.



