lundi 10 décembre 2012

Annie et Yves

J'ai fait leur connaissance lors d'un réveillon de Nouvel An au Comptoir à Huîtres. Nous étions voisins de table. Salutations, sourires... Ces gens sont polis et bien disposés. De fait je n'aime guère les lieux guindés où l'on se regarde en chiens de faïence, quand on se regarde...
Vient un "trou normand" particulier aux accros au tabac. Je sors en effet pour tirer quelques bouffées dans la nuit, devant l'établissement. Mon voisin, fumeur lui aussi, est là. Non contents d'être guettés par le Crabe - un comble quand ils fréquentent un restaurant de fruits de mer - les fumeurs se voient relégués sur le trottoir, qu'il pleuve, neige ou vente. C'est un choix.
La conversation s'engage et s'oriente très vite, on se demande bien pourquoi, vers les chats. Le monsieur et sa femme pleurent encore leur belle Cléo, disparue trois ans plus tôt. Nous regagnons nos tables et poursuivons nos propos. Le couple habite près de Forges-les-Eaux. Ils se prénomment Annie et Yves. Ce sont des habitués du Comptoir. J'en suis une aussi, si on veut, dans la mesure où deux cent neuf kilomètres séparent le quai de Norvège à Dieppe de mon habitation. Annie et Yves sont agréables, cordiaux, diserts mais pas envahissants. Les voisins idéaux...
Comme toujours dans l'antre de Stéphane Barq la soirée passe très vite. Je n'attends pas les douze coups de minuit pour quitter le restaurant. Il gèle et la chaussée est pailletée de givre. Je veux regagner ma chambre normande en sécurité. Je roulerai au pas, moins à cause des deux gorgées de "Béné" que j'ai bues pour clore le repas que de l'état de la route.
Un peu plus de trois mois et demi plus tard, alors que je m'apprête à fêter mon anniversaire au Comptoir, j'ai la surprise de les y retrouver. Ils descendent de voiture. Nous nous reconnaissons. Nous nous donnons des nouvelles, parlons. Le ton est chaleureux. Il est bien sûr question de chats. Et puis on se sépare, en espérant se retrouver un jour au coin d'une table... Jamais deux sans trois...
Je suis retournée au Comptoir à Huîtres. Autres rencontres fugaces entre convives peut-être désinhibés par le vin, autres conversations qui éclosent entre deux tables...
Ainsi vont ces rencontres d'une soirée, au fil du brassage incessant de la vie qui nous rapproche et nous éloigne. On sympathise, on échange numéro de téléphone ou adresse e-mail, parfois on se retrouve sans l'avoir cherché. Parfois on n'a plus l'occasion de se croiser...
J'aurais aimé revoir Annie et Yves.
Annie, Yves, où que vous soyez, j'aimerais savoir ce que vous êtes devenus...

dimanche 9 décembre 2012

Cirage de pompes


Il faut que je vous avoue un vice caché : j'aime cirer les pompes. Les miennes uniquement, et au sens propre, si je puis dire.
Prendre soin de ses souliers est une activité qui procure relaxation et satisfaction. Rien de tel que d'avoir les mains ainsi occupées pour évacuer le stress et retrouver la sérénité. On se vide l'esprit et on est content du résultat : des chaussures propres et brillantes comme un sou neuf qu'on est fier d'arborer aux pieds. On leur doit bien ça. Et c'est toujours sans acrimonie aucune que je m'attelle à cette humble - mais ô combien essentielle - tâche.
Récemment, dans un grand élan d'énergie nettoyeuse, bottes et bottines y sont passées.
J'aime bien les cordonneries à l'ancienne (un pléonasme ?) qui tendent à se faire rares, les odeurs de cuir et de colle et tout l'arsenal des produits destinés à rendre une nouvelle jeunesse à nos grolles. J'ai donc acheté chez mon cordonnier une petite boîte de cirage noir de la marque Woly. Le top. Il me semble qu'autrefois l'emblème de Woly était un chat blanc. Je revois les anciennes publicités. Et puis j'aime l'odeur du cirage. Je garde en mémoire celui aux effluves de térébenthine que je trouvais à la boutique de l'abbaye de Saint-Wandrille, compact dans sa boîte ronde en fer-blanc. Est-ce pour cette raison que Normandie et activité "ciragière" sont, chez moi, liées ? Avec un soupçon de nostalgie ? Le Woly quant à lui sent l'amande amère. Il contient peut-être de l'acide cyanhydrique. C'est pour cela que je me suis bien gardée d'y goûter (en général je ne goûte jamais le cirage). Vous imaginez : morte le chiffon à la main, et même pas droite dans mes bottes, puisque j'étais déchaussée.
C'est de pompes funèbres qu'il aurait dès lors été question.


Et c’est l’occasion d’écouter le grand Félix Leclerc.


dimanche 25 novembre 2012

Désamour (notes d'automne)

Ce billet m'a été inspiré par Triskell. Ma consœur blogueuse évoquait le désenchantement ressenti lors de son dernier séjour Londres, ville aimée mais peut-être aussi fantasmée. D'où vient cette déception qui semble affecter l'univers qu'on s'est construit ? Que se passe-t-il, à un moment donné, quand l'amour qu'on croyait immuable se fissure ?
On est triste. On aimerait bien comprendre. On aimerait encore aimer.
Je connais ce phénomène avec des parfums. Adulés, puis, la mort dans l'âme, doucement répudiés.
Il en est qui ne passent pas la frontière des saisons. On peut assimiler cette imperméabilité au processus d'éloignement que j'ai abordé. Elle est fonction je crois non seulement de facteurs climatiques, mais aussi psychologiques.
Mauvaise surprise avec Vol de Nuit qui, si vous me permettez, se crashe avec l'arrivée de l'automne. J'en suis fort marrie. Nous nous sommes pourtant aimés. Mais, sur la peau comme sur les vêtements, les aldéhydes ont pris le pouvoir. On ne retrouve plus les notes cuirées, animales, boisées, vanillées qui m'avaient séduite. Elles se sont exilées. Adieu, le chic des Années Folles, leur évocation un peu nostalgique ! Le parfum est devenu plat et coupant comme s'il avait été laminé. Le laminage des métaux modifie leur structure cristalline, leurs constituants intimes. Le froid semble de même altérer la structure de Vol de Nuit, détruire certaines de ses molécules. De poudré, il devient poussiéreux. Je l'avais senti il y a quelques années en hiver et il m'avait rebutée. Je comprends à présent pourquoi. Il présente maintenant un côté vieillot, daté, sans amplitude... Est-ce la seule raison du discrédit ? Dire que j'ai longtemps rêvé de posséder l'extrait (et je mentirais en disant que je n'en rêve pas encore, comme dans un déni des preuves du désamour)... Nous nous séparons donc d'un commun accord. Peut-être reviendra-t-il à de meilleurs sentiments (et moi aussi) les beaux jours venus. Accordons-lui une chance. Il va donc hiberner, en compagnie de Sables, qu'il me tarde tant de retrouver.
Je me suis rabattue sur ma vieille Heure Bleue. Non seulement je dors avec un centenaire, mais je me promène à son bras. Il m'enchante, me réchauffe et me rassure tant le jour que la nuit. Après tout lui aussi a connu une longue période de défaveur, alors qu'il condense tout ce que j'aime. Ce qui n’exclut pas les rêves d'infidélités.
Et puis il me reste quelques fonds de flacons Lutens. Je compare l'ensemble de ses parfums à une forêt. Chaque arbre a son identité et sa signature olfactive. Mais c'est une forêt elfique, celle de la Lórien, où Galadriel aime à se promener parmi les fûts élancés entre lesquels jouent des rais de lumière obliques, tels de longs doigts diaphanes écartés.
Pourtant, rien n'est moins désincarné qu'un parfum Lutens. Le musc, la civette, le costus, le castoréum  nous confrontent à nos humains miasmes, à nos odeurs intimes qu'on traque habituellement sans pitié, mêlant le propre et le sale, la fleur et l'animal.
Parmi eux il y a ceux que j'aime, ceux que j'ai aimés, les erreurs, les passades et les histoires qui durent. Comme Musc Koublaï Khan. Là je louche du côté de Fille en Aiguilles. Ah, celui-là, il faudra que je le sente, que je le teste à nouveau. Tout comme Ambre Sultan, le premier Lutens que j'ai porté, voici quinze ans, et que je m'étais racheté il y a quelques années. Mais je me fais peut-être des idées à leur sujet.
On peut idéaliser ses amours passés, on peut se dire que le prochain sera le plus beau. Au fond certains parfums sont beaux - pour nous - dans nos souvenirs ou dans notre imaginaire. Peu résistent au verdict de la réalité.
Admettre que nous changeons, que les choses changent, que nos attachements et nos goûts sont sujets à fluctuations, que certaines histoires sont vouées à ne pas durer, sans qu'on n'y puisse rien, ce n'est pas si facile. Même s'il s'agit d'un sujet bien futile comme le parfum.
Mais est-il juste de parler de futilité ?

PS : j'ai extorqué obtenu un échantillon de Fille en Aiguilles. Il a passé une journée sur mon poignet et je suis encore fort partagée. La fiolette traîne dans la poche de mon manteau et j'y porte parfois mon nez. Avec plus de regrets que de conviction...
De même, j'ai eu un pschitt d'extrait de Vol de Nuit sur le bras. Il a bien changé en quelques années. Pas à son avantage, hélas. Voilà qui brise ma tentative d'élan - sans illusion - vers lui.
Ambre Sultan reste finalement en tête. Je reprendrais bien ma petite place dans son harem...

jeudi 1 novembre 2012

Chaman (ma vie est orange)


L'arrivée d'un nouveau chat est toujours un événement.
Ça commence toujours de la même façon. Un coup de sonnette retentit. C'est un voisin ou une voisine qui a trouvé un chat perdu et me demande s'il ne s'agirait pas, par hasard, d'un de mes pensionnaires.
Ce n'est jamais un de mes pensionnaires. Mais parfois ça le devient.
Ainsi, le 28 septembre dernier, alors que je songeais tristement à la disparition de Mascaret, tout juste huit mois plus tôt, une voisine se présente à la porte pour me signaler la découverte d'un chaton roux. La liste des passagers ne comporte pas de chaton roux, mais je la suis pour voir l'animal de mes propres yeux. Il se trouve dans la cour d'un des deux hôpitaux de jour qui jouxtent la maison. Il est réfugié sous une voiture et je crains qu'il ne se sauve à mon approche. Je m'accroupis. Et là le petit bonhomme s'élance vers moi, me rejoint et vient se frotter contre mes genoux en ronronnant. Je le caresse. Pelage de feu soyeux sous mes doigts. Le contact est passé. Me voilà conquise, en moins d'une seconde. Tel est le pouvoir de séduction des chats.
Je suis prête à l'emmener mais peut-être ce jeune homme, qui peut avoir trois mois ou trois mois et demi, a-t-il dans les parages un humain qui se désole.
Il est décidé que la voisine fera passer une annonce dans la presse tandis que je garderai le chaton chez moi à titre provisoire.
Une fois à la maison, il se jette sur une assiette de pâtée avant de monter visiter ma chambre et de la trouver à son goût, puisqu'il y prend ses quartiers.
Les jours qui suivent, j'attends fébrilement. Que va donner l'annonce ? Je n'ai pas du tout envie de restituer mon pensionnaire. Mais s'il le faut...
Je cherche un nom au petit rouquin. Si pour certains le nom s'impose immédiatement, baptiser celui-ci est plus difficile. Je tâtonne. Aucun ne semble lui convenir parfaitement, aucun ne me satisfait. Je les rejette l'un après l'autre.
Le temps passe... jusqu'au jeudi où j'apprends que ma voisine a reçu un coup de fil. C'est la consternation. A mon grand soulagement, il se révèle qu'il y a eu confusion : il s'agit d'une personne qui a trouvé un chat dans sa cave et cru que l'annonce concernait un matou perdu. Le chaton reste à la maison. Ouf ! Pas de captation de chat, donc, pas de sentiment de culpabilité ! Et il a trouvé dans la foulée son nom définitif : ce sera Chaman. L'inspiration ? J'ai pris en cours de route un film sans grand intérêt, tiré d'un roman de Jean-Christophe Grangé, où l'on voit à l’œuvre un guérisseur-fantôme issu d'une peuplade sibérienne décimée trente ans plus tôt par l'explosion d'une installation nucléaire. Un chaman... "Intercesseur, intermédiaire entre l'Homme et les esprits de la nature", selon Wikipédia. Cette définition ne s'applique-t-elle pas à nos félins familiers ? 
Au final, personne n'a réclamé le petit roux. C'est un chat abandonné, pas perdu... 


Chaman s'est très vite adapté à ses nouveaux compagnons. Point de heurts, point de feulements hostiles. Il apprécie également son nouvel environnement et ne craint pas le désordre de mon bureau, entre mes notes, le vieil écran et la famille renard de Nourry.


Les Anglo-saxons nomment ces rouquins sublimes "orange cats". Alors je vous offre cette magnifique chanson d'Angelo Branduardi, elle est de circonstance.
Un "nouveau velu" aux yeux de topaze cuivrée, à la livrée flamboyante, aux allures de feu follet. Il n'en fallait pas plus pour faire de moi une fervente adepte du chamanisme.

mardi 30 octobre 2012

Pirate est parti



Ce dimanche a commencé bien tristement. Pirate, le petit Pirate, s'en est allé, de façon inattendue.
Il avait quatre ans et demi.
Il était le frère d'Elsa et de Ramona et le seul survivant de la portée. Ses sœurs sont elles aussi parties prématurément, voici un peu plus de deux ans. Souffraient-ils tous trois d'une fragilité héréditaire ? Nous ne le saurons jamais.
Sous ses airs angéliques, Pirate était un grand batailleur. Son principal ennemi : son oncle Bosco. Il fallait veiller à les maintenir dans des pièces différentes. Si malgré cette précaution un pugilat éclatait, la technique, éprouvée, consistait à jeter sur les belligérants une étoffe opaque, plaid ou robe de chambre, selon ce qu'on avait sous la main. Ce brusque plongeon dans l'obscurité prenait les adversaires au dépourvu et l'effet de surprise provoquait un cessez-le-feu quasi immédiat. Il ne restait plus qu'à se saisir de l'un d'eux et à l'emporter au loin. Bien souvent l'animal se débattait, prêt à retourner au combat, et il fallait se défier des dommages collatéraux tels les coups des griffes.
Hormis cette tendance bagarreuse ciblée, c'était un chat sans histoires, câlin à ses heures. Je le revois, étendu sur le dos, se contorsionnant, les quatre fers en l'air, pour réclamer silencieusement des grattouillis sur le ventre.
Je l'appelais Piratou, et même "Piratou de Biriatou", pour l'allitération, ce qui faisait de lui un chat du pays basque. Après tout, cette tache noire qui lui mangeait un quart de la face pouvait aussi bien passer pour un béret crânement incliné sur l’œil que pour un bandeau de flibustier.
Mes dernières photos de lui remontent à l'été dernier. Il avait adopté le panier à bûches signé du peintre normand Nourry. La chose prend tout son sel quand on voit ledit panier. De là il guettait son grand rival. J'entends encore de part et d'autre s'élever les cris de guerre qui précèdent la mêlée, tandis que les matous se tenaient nez à nez, dans une attitude de défi. J'avais alors prestement embarqué Bosco pour la pièce contiguë.
Pirate manque-t-il à Bosco autant qu'à nous ?
Repose en paix, Pirate, petit chat vaillant et futé. Livre-toi à des jeux infinis avec ceux, toujours aimés, jamais oubliés, que tu as rejoints.

Pirate, 4 avril 2008 - 28 octobre 2012


Le panier à bûches de Nourry avait trouvé une destination inattendue 
(mais pas tant que ça quand on connaît les chats).




dimanche 28 octobre 2012

L'œil (choix cornéen)*


Voici quelques mois, suite à une consultation rendue nécessaire par un renouvellement de lunettes, j'avais envie d'écrire un billet sur les ophtalmologistes. Je me suis toujours sentie transparente face à eux. Ils ne voient que vos yeux, mais ni leur forme ni leur couleur : seulement leur anatomie, leur physiologie et leurs éventuelles pathologies.
Je n'ai pas à me plaindre : l'occasion m'est doublement donnée d'évoquer cette profession.
C'est un samedi de début août. Il fait doux, pas trop chaud. Le temps idéal pour travailler en plein air. Un ami s'est porté volontaire pour m'aider à me débarrasser des ronces qui tendent à envahir le fond du jardin. Gantée et armée d'un sécateur, je me suis mise à la tâche aussi. Le travail va bon train. A un moment donné, je me penche et saisis une tige de ronce pour la sectionner. Elle rebondit alors comme un ressort et vient m'érafler l’œil gauche. La fraction de seconde où je garde la paupière fermée sous le choc, la surprise et la douleur est épouvantable. Y vois-je encore ? Courage. J'ouvre l’œil. Je vois, mais ma vision est brouillée. Ma seconde pensée, après la peur de la cécité, est de trouver un ophtalmo fissa. J'en ai besoin. Je me dirige vers la maison. C'est le week-end. Premier coup de fil au cabinet de mon spécialiste attitré. Personne. Second coup de fil à l’hôpital de ma petite ville. Oui, il y a un ophtalmo. Direction les urgences. Là, j'apprends l'absence de l'homme providentiel. L'urgentiste de garde m'examine et insiste pour que je voie un spécialiste. Il se démène au téléphone pour trouver un ophtalmo de garde. S'il n'y a pas dans la ville la plus proche, ce sera le CHU de Lille, rien que ça. Il en trouve un, enfin, avec qui il discute quelques instants. Je suis attendue vers 13 h 30 à l'hôpital de V. Pas question de conduire en raison du risque d'éblouissement dû à la photophobie. Heureusement, j'ai un chauffeur. Je souffre, je larmoie unilatéralement sans discontinuer. Et, surtout, j'ai peur. Des urgences, de nouveau. Démarches administratives, puis attente. Je suis prise en charge par une interne. Après un premier examen, elle prévient la spécialiste. Le chemin qui mène à son bureau est un labyrinthe. Heureusement, un employé du SMUR, à l'air las, mais serviable, me cornaque jusqu'au secteur consultations.
Encore un peu d'attente. Le médecin, une jeune femme, arrive et me fait entrer dans la pièce obscure occupée par toutes sortes d'appareils blancs. Je raconte mon histoire. Un collyre antalgique me soulage temporairement et je peux garder l’œil ouvert. Une goutte de fluorescéine dans la mirette, puis passage à la lumière bleue. Le diagnostic tombe : trois beaux ulcères de la cornée. L’œil, me précise la jeune femme, ne présente pas de "fuite". Même soulagée, je frémis à l'idée d'un globe oculaire "fuyant", un peu comme un tube de dentifrice percé. L'ordonnance qu'elle rédige spécifie collyre antibiotique, larmes artificielles et pommade à la vitamine A destinée à favoriser la cicatrisation. Et port, pendant quelques jours, d'un pansement occlusif.
Je vais devoir me faire à ce look de Frère de la Côte, idéal pour passer inaperçue. Mais ce n'est pas l'abordage musclé d'un galion au ventre tout renflé d'or qui m'a valu cette distinction... Corollaire, le séjour en Normandie, prévu autour du 20 août, tombe à l'eau. Si la blessure est physique, elle n'en affecte pas moins mon quotidien... et mon moral.
Les premières quarante-huit heures, je déguste. La douleur me réveille la nuit. Mais bon. J'ai mes deux yeux. On se rend compte à quel point les calots sont importants. Ils servent à lire, à contempler les plus belles choses du monde, à voir les plus laides aussi hélas, à lancer des œillades à un séduisant voisin de table, à communiquer, au moyen de clignements, avec les chats, à sonder le regard de l'autre... Quinquets ou châsses, ils sont un bien précieux.
Qu'en est-il, deux mois et demi après la mésaventure ? Une récidive - douloureuse, genre coup de poignard dans l'orbite -, quelques consultations ophtalmologiques. Une sensation de corps étranger, de brûlure, de vision floue parfois, des douleurs, une gêne... Tous les professionnels de la vue mais aussi tous ceux qui ont connu des lésions de la cornée, qu'elles soient causées par un éclat de métal ou des griffes de chien, me le confirment : la guérison prend du temps. Des mois, voire des années. Les cellules épithéliales font preuve d'une certaine paresse quand il s'agit de se renouveler. On garde une sensibilité, une fragilité. Je m'en rends compte. Je sais à quoi m'en tenir, et j'ai toute une panoplie de collyres, gels et pommades pour atténuer ces désagréments.
Moralité : des lunettes protectrices sont indispensables en cas de jardinage.
Il fallait que j'en parle pour exorciser.
Au final, le croisement d'un iris et d'une ronce donne un hybride d'aspect fort déplaisant, dont je ne vous conseille nullement la culture.

*Et, non, je n'ai pas intitulé ce billet Le nom de la ronce, pour ne pas entacher un roman et un film que j'ai beaucoup aimés d'un vilain souvenir.

Illustration : aquarelle de Grau-Garriga.

mercredi 17 octobre 2012

Y a des jours, c'est pas le jour

En voilà, une syntaxe à la manque, pour moi que mon métier contraint à un style moins relâché ! Elle ne fait pourtant que refléter la réalité. Ce billet pourrait aussi bien s'intituler "Tout ce que je n'ai pas acheté". Il y a comme ça des jours où l'on n'est pas dans les dispositions nécessaires au brûlage de Carte Bleue. Heureusement. Ce sont, en fait, des jours où rares, voire inexistantes, sont les tentations, en sommeil, les envies. On ne sait pas pourquoi.
Cet après-midi-là, je m'octroie à l'improviste un saut à Lille, histoire de me secouer les puces. J'ai envie de me changer les idées et de me dégourdir les jambes, à moins que ce ne soit l'inverse. De lâcher un peu la bride à Petite Tine sur l'autoroute. Dans le lecteur CD tourne un album de Moby. Ses chansons, hypnotisantes, parfois lancinantes comme une mélopée, parfois dansantes et pêchues, m'accompagnent depuis plusieurs mois déjà lorsque je suis au volant. Elles s’accommodent de tous les temps, de tous les paysages traversés. (J’aurais honte d'avouer au chanteur-musicien-DJ que je n'ai jamais réussi à terminer Bartleby le Scribe, la nouvelle écrite par son arrière-arrière-grand-oncle Herman Melville, un blocage que je ne m'explique pas. Je vous en reparlerai.) Enfin les boulevards de la grand-ville s'ouvrent devant moi.
Et, oui, ce n'est pas un jour à craquage, encore moins à achats. On ralentit à peine le pas pour effleurer des doigts le joli sac Darel bleu anglais (en promo). On n'essaie les rouges à lèvres que sur le dos de la main. On n'a pas un regard pour les chaussures. On repose sur le présentoir des boucles d'oreilles pourtant flatteuses qu'on vient d'essayer. Pas un détour par le stand Guerlain du Printemps alors que dans mes atomiseurs d'Heure Bleue, c'est presque l'étiage. Dédaignée, la vaisselle du troisième étage, alors que je cherche (vaguement) des tasses à expresso. Elles attendront.
Pas même, sur mon chemin, une voiture que j'aurais envie de voler d'essayer. C'est pas le jour.
On n'en va pas moins s'installer à une table de la Chicorée, où l'accueil est toujours chaleureux. Les bises claquent sur les joues. Le café, préparé par les soins de Nacer, le barman, est bon. J'échange des nouvelles avec son collègue Mamadou. Cette pause est suivie de quelques emplettes alimentaires à Monop. Je trouve du cottage cheese, ce fromage blanc anglais granuleux et légèrement salé, délicieux sur les tartines du matin. Un petit tour au rayon vêtements, à l'étage. J'erre entre les portants, détachée. Rien n'"accroche". Même la belle écharpe à l'imprimé floral en laine bouillie, déjà repérée pourtant, ne repartira pas avec moi. La prochaine fois. Serais-je gagnée par une sagesse attribuable à l'âge ou par une sorte de désabusement ? Ou par un salutaire besoin de liberté ?...


Je pousse finalement la porte de l'antre des parfums rares, la parfumerie du Soleil d'Or, pour me remettre en mémoire Santal de Mysore de Serge Lutens, puissant souffle d'épices où domine la cannelle. Comme dans le boudin antillais, me dis-je, consciente du caractère sacrilège de cette association. Je hume, ressens et réfléchis. Encore un parfum que j'ai idéalisé... Je le raye de ma liste, bien peu étoffée ces temps-ci il faut l'admettre. Là encore les tentations sont comme taries, et j'envisage surtout de vider les flacons qui m'entourent. Sauf en cas de coup de foudre.


Un café noisette au Président, cette fois, place du Général de Gaulle, avant de reprendre la route. J'ai connu ses banquettes en moleskine rouge. Ou violette. Sur ce détail chromatique ma mémoire flanche. Je m'installe à la terrasse après avoir salué Bruno, qui officie là depuis... mes vingt ans. Les gens passent, souvent pressés, mais ce n'est pas l'affluence du samedi. J'essaie de profiter de ce luxe : prendre un petit jus à une terrasse (chauffée), à la mi-octobre. A la table voisine, un homme et une femme discutaillent sec, sans que je saisisse l'objet de leur conversation. Ce n'est pas mon affaire. Leur tension, palpable, électrise l'air autour d'eux et déteint sur moi. Je ne m'attarde pas.

Pourquoi le rouge à lèvres tient-il mieux sur les tasses que sur les lèvres ? Question existentielle !

Je retrouve le siège conducteur de Petite Tine avec un plaisir mêlé de tristesse. J'ai marché, regardé, parlé. Je me suis imprégnée de l'atmosphère du cœur de la métropole. J'ai passé un bon moment.
Plus que d'improbables repérages vestimentaires, cette virée n'avait-elle pas pour but ces échanges, parfois empreints de nostalgie, avec des connaissances qui sont mes points de repère lillois ?
Il y a des jours pour tout. Pour l'errance urbaine et les rencontres aussi.