samedi 2 mai 2026

 Chypre-Mousse, un dernier vert



A la réflexion, Chypre-Mousse d'Oriza L. Legrand aurait pu s'appeler L'Heure Verte, comme il y a L'Heure Bleue (quasiment son contemporain). S'il était une couleur, ce serait le vert-jaune des lentilles d'eau, une mosaïque drue qui ondoie imperceptiblement au gré des courants et du vent. Une immersion verte.
Le parfums dits "verts" sont généralement d'un "abord" difficile et ne s'apprivoisent pas aisément. Vol de Nuit en est un exemple. Ils sont fusants, complexes et un peu brutaux, râpeux. De ces jus à part j'admirais le "mordant" et l'élégance. Le caractère insolite et sans concession, aussi.
J'ai senti Chypre-Mousse pour la première fois en 2022. Il me rebutait autant qu'il m'attirait. Je revenais sans cesse à la "touche" parfumée que j'avais gardée, vers cette composition étrange et familière (et tenace !) dont je sus qu'un jour je ne pourrais pas me passer. J'ai "craqué" au printemps 2023, à la faveur d'une offre bisannuelle de la Maison Oriza. Il avait achevé de me séduire car je l'avais "compris", ou, plus exactement, j'ai accepté de l'aimer tel qu'il est. Les yeux fermés.



Moussy-Mousse !

La première sensation est... frontale. C'est un mur vert ! Chypre intrigue, il déroute, on cherche à se repérer dans cette opulence. De même qu'un antique rite païen, il déborde d'une ardeur sylvestre et terrestre qui ne se censure pas. C'est d'abord, pour l'odorat, une profusion et une effusion de vert(s), un foisonnement végétal qui évoque autant un champ de colza en fleurs, à l'odeur miellée et âcre, que le sol d'une forêt en automne, lorsque le pied foule humus, mousse et feuilles mortes. Voire, à portée de nez, un jardin échevelé et touffu après une averse de fin de printemps, quand tout ce que la nature compte d'odeurs "vertes" s'exhale et sature l'air. Une note anisée perce par temps chaud, avec en contrepoint la profondeur résineuse des aiguilles de pin.

Je vois dans cette dualité jardin-forêt l'idée d'une bascule des saisons, qui brasse et embrasse le cycle de la mort et du renouveau, l'un engendrant l'autre en un mouvement sans fin.

Chypre-Mousse partage avec L'Heure Bleue une indéniable majesté et une tonalité sombre. L'Oriza serait plus folâtre dans son extravagance bucolique, le Guerlain plus intimiste et recueilli. Peut-être ce trait commun s'attache-t-il aux parfums nés durant cette période, qu'il ait été introduit à dessein par leur créateur, ou qu'il découle du regard que nous portons, cent dix ans plus tard, sur les deux premières décennies du XXème siècle. 
Comptant parmi les ultimes rejetons de la Belle Epoque, Chypre-Mousse fut lancé en 1914, et L'Heure Bleue deux années plus tôt. Il émane d'eux, en effet, davantage du Guerlain peut-être, les premières ondes d'une tristesse crépusculaire, l'amorce de l'indicible peine à venir. Alors un dernier vert, oui, un dernier vert avant la guerre, un dernier don très précieux aux heureux d'ici-bas, une dernière brassée de fleurs et de branchages odorants avant que la joie, l'espoir et tout ce qui fait la beauté de la vie et du monde ne viennent mourir à nos pieds en vagues rageuses de destruction et de chagrin.

S'il est sans conteste le plus original et le plus "percutant" de la gamme Oriza, sur mes vêtements, mes foulards, son étrangeté verte n'a laissé qu'une douce bouffée réconfortante.



Je dédie ce texte à la mémoire de Moussy... "C qui le patron ?"

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Tout un uni-vers dans la touche évanescente d'un parfum vert. Bravissimo!