mercredi 16 septembre 2020

Les yeux sans visage (un peu de physique du globe)

Difficile de ne pas succomber à un appel de fards...
 
 
Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux
Que l'autre abîme touche
Me parler à l'oreille une voix dont mes yeux
Ne voyaient pas la bouche.
 
Des yeux sans bouche, on en croise pas mal depuis quelques mois, mais je ne sais si Hugo y aurait trouvé matière à poème. Il suffit de sortir de chez soi. Le rectangle blanc (ou noir, ou rayé, ou imprimé, puisqu'on peut à présent varier les plaisirs) occulte le bas des visages, du milieu du nez au dessous du maxillaire inférieur). Les voix sont étouffées par un filtre acoustique dont on peut espérer qu'il joue son rôle protecteur contre l'ennemi invisible et sournois, ce virus qui s'est assis à nos tables sans y être convié. Nous voilà devenus, pour encore un bout de temps sans doute, une armée de Lego.
Non content d'occulter purement et simplement la bouche, le masque gâte le plus joli maquillage des lèvres, le mauve le plus rare, le prune sublime, la nuance excentrique de la marque à la mode parmi le noyau dur des beauty junkies. Ça n'est pas sans conséquences. Le rectangle de non-tissé enlevé, ou arraché avec un indicible soupir de soulagement, on a droit à quelques surprises. Je me suis retrouvée, l'autre jour, avec des traces bordeaux sur le menton. Une autre fois, sous le nez. Le désastre total. Dans la glace je croyais voir un Pollock. C'est qu'avec mes rouges un peu "trash" tendance "goth", les dommages collatéraux ne passent pas inaperçus (les rouges eux-mêmes non plus). Dans le meilleur des cas, le rouge à lèvres, même minutieusement, que dis-je, artistement appliqué, se contente de bavocher sur le pourtour de la bouche. Désolante vision.
A quoi bon ce déploiement d'efforts puisque de toute façon, sous le masque, rien ne se voit ? Ni couleur, ni grimace, ni sourire. Toute expression labiale nous est dérobée. C'est extrêmement frustrant. Et ça n'est pas anodin sur nos interactions avec nos semblables...
L'idée, pour contrebalancer et ce vide, et le naufrage du rouge à lèvres, est de mettre en valeur le regard. Comme beaucoup de femmes, je me suis ruée sur les ombres à paupières. J'ai découvert que dans ce domaine, nous n'avions que l'embarras du choix. Non seulement les marques foisonnent, mais elles se surpassent en créativité, et en beauté.
J'avais plus ou moins renoncé au "fardage" de paupières. Mes vieilles blessures ophtalmiques ont laissé des séquelles et se rappellent à moi de temps en temps. Mon œil gauche est resté sensible : à la pression, à l'intrusion d'un grain de poussière... 
En quelques mois, mon "arsenal" s'est considérablement étoffé. Les fabricants de fards en font tant et tant qu'il est difficile de résister à la tentation et aux promesses d'un œil irrésistible, de biche ou de chat. Il suffit de parcourir les sites de vente en ligne ou les billets des blogueuses beauté. Teintes obscures ou diaphanes, chaudes ou froides, harmonies chatoyantes ou sobrement mates, rendus satinés, semis de paillettes (on en trouve partout, ou presque. Peut-être pas idéal sur les paupières "matures"... hum !). Eye-liners veloutés. Nous rêvons toutes à un
 
beau regard d'étoile
Qui [m']éblouit.*
 
Hugo savait parler aux femmes.

Cet "art" que je pratique en amateur ne va pas sans désagréments, et j'aimerais oublier combien mes calots sont susceptibles. Je ne compte plus les allergies ou les irritations, qui m'ont contrainte à balayer d'un geste fataliste le magnifique dégradé réalisé un quart d'heure plus tôt. La mort dans l'âme. Avec une rondelle de coton et un peu de démaquillant ad hoc. La palette si séduisante mais coupable finira ses jours dans un tiroir. Mais je ne capitule pas. Car j'ai découvert que le maquillage des yeux, ça m'allait plutôt bien. Alors j'essaie d'autres marques, je tâtonne, j'expérimente. Le mal, s'il survient, ne sera jamais bien grand, ni irréversible. Et parfois le résultat me satisfait. Sans grattouillis ni larmoiement.
Avant toute chose, je m'amuse. La dimension ludique du maquillage me paraît essentielle. On peut mettre du sérieux dans ce face-à-face quotidien avec soi-même, par le biais du miroir, de même que dans l'application de touches de pigments évanescents, du bout du doigt ou munie d'un pinceau, sur le rebond de la paupière. Mais s'il est un domaine où l'on puisse lâcher la bride à sa fantaisie, faire fi des diktats, des pseudo-tendances, des conventions et des habitudes, c'est bien celui-là. Qu'on soit petite joueuse ou experte en smokey. Le mot d'ordre : no rule ! On est libre. On assume. La couleur est un onguent sur l'âme. En ces temps moroses envahis de craintes vagues et d'incertitudes, il n'est ni vain ni futile de se faire "un beau regard d'étoile" pour éclairer le monde. Les étoiles portent le feu de la vie.
 
*Mes bras pressaient ta taille frêle in Les Contemplations.

Illustration : ma (somptueuse) palette Dreamy 2 de la marque italienne Nabla. Une trouvaille faite dans la jolie boutique en ligne de Marie, ColorsandMakeup.