dimanche 1 juin 2008

Le chat du menuisier



C'est la Fée, la tendrement chérie, l'objet de ma vénération. Cette Fée féline a une histoire. Nous aurions pu nous louper. Je n'ose même pas y penser.
Un samedi de juin 2002. Il est un peu plus de neuf heures. On sonne. C'est Victor, le menuisier dont l'atelier se trouve de l'autre côté de la rue. Il tient dans ses bras un chat. "C'est à vous, ce chat-là ?", s'enquiert-il. L'esprit de l'escalier et un manque flagrant de capacité à anticiper m'empêchent de répondre "Ce n'est pas encore mon chat". Mais je réponds que non, celui-ci est inconnu au bataillon. Peu importe, puisque Victor me colle séance tenante la bête dans les bras. C'est une demoiselle. Elle ronronne, comme pour se rassurer. Je ne la trouve pas très belle avec son long nez et ses yeux rapprochés. Elle reste. Nous espérons secrètement, pauvres de nous, que l'animal va filer et ne plus revenir. Le nom d'un bois est approprié pour un chat de menuisier et la chatte est baptisée Okoumé. Mais plus tard dans la journée, un autre nom s'impose, venu de je ne sais où : Garance. Garance. Rien à voir, du moins pas consciemment, avec Les Enfants du Paradis ! Je trouve que cela sonne bien. Tête triangulaire, regard alerte, queue touffue : la bête ressemble à un Chat des Forêts norvégiennes. D'ailleurs, le nom de Victor n'est-il pas la contraction de Viking et de Thor ? Ahah ! Il est décidé que Garance est un skogkatt !
Il m'a fallu une quinzaine de jours pour m'habituer à elle - pour l'aimer. Elle n'était au début qu'un chat de plus. Elle était trop : trop touffue, trop petite, trop sauvage, trop asociale et peu soucieuse de se faire accepter. Elle était de trop. Et puis un jour je me suis rendu compte que je ne pouvais plus me passer d'elle. Un mois plus tard j'ai passé quelques jours difficiles et, croyez-le ou non, penser à elle m'a maintenu la tête hors de l'eau !
Garance, ça pourrait être un nom de rivière. La fusion de Garonne et de Durance. Je n'ai jamais remis en question ses origines nordiques. Dans les contes scandinaves, les chats sont des chats-fées. C'est donc tout naturellement qu'elle est devenue la Fée, surnom qu'elle connaît parfaitement bien ! A noter que Garance est un vrai chat-fée, pléonasme puisqu'il n'existe pas de faux chats-fées. Et une vraie Norvégienne. A cause d'elle (ou grâce à elle !), je me suis intéressée à la géographie de la Norvège, à ses traditions, sa littérature, sa cuisine... A cause d'un chat !
Elle griffe, mord, grogne, feule si d'aventure on lui manque de respect. Elle ne connaît pas le miaulement mais sait exprimer clairement ses désirs ou son mécontentement. C'est une irréductible. Je ne sais pas ce qu'elle a en plus, mais elle l'a ! Ses pouvoirs magiques - ah, parfois j'aimerais qu'elle sache changer un bout de papier en billet de 500 € ;-) ! - sont dans son regard et sa présence. Et, ô miracle, les photos qu'elle me permet de faire d'elle restituent ce regard unique où se mêlent intelligence, sauvagerie et, parfois, tendresse.
Garance est vraiment une créature magique. C'est bien une Fée que le destin, par l'intermédiaire du menuisier, a mise sur ma route.

Je publie ce post inachevé, imparfait. J'aurais dû le faire depuis longtemps. Le Chat-Fée souffre d'une insuffisance rénale chronique - le fléau des chats. Le diagnostic a été confirmé il y a une dizaine de jours. J'avoue passer par des hauts et des bas très éprouvants. Traitements allopathique et homéopathique, aliments appauvris en protéines... Mais elle ne mange pas. Confiance modérée dans les vétérinaires, mais pas tellement d'illusions. Je ne sais plus que faire. Je suis prête à échanger des années de chambre normande contre la vie de la Fée - si cela pouvait se passer ainsi...

lundi 26 mai 2008

Au bout du bout du quai



C'est mon restaurant préféré à Dieppe. Peut-être mon restaurant préféré tout court.
Un quartier excentré, dans le port de commerce, aujourd'hui bien calme. Rien à voir avec le quai Henri IV où se pressent les uns contre les autres des restaurants pas toujours dignes de ce nom... Il ne faut pas craindre de s'aventurer hors des circuits balisés, hors du touristique, du "joli". D'aller au bout du bout du quai, là où la terre ferme s'arrête, où on entre en pur monde maritime. Cours de Dakar, quai de Norvège. De ces noms qui font rêver. Qui emmènent ailleurs. On passe du Sénégal à Oslo. J'aime la Norvège. Je vous dirai peut-être pourquoi un jour. Je n'y suis jamais allée. En attendant, la Norvège, elle est à Dieppe. Son âme imprègne ces quais, ces entrepôts de mareyeurs qui posent un décor à la Mac Orlan que les yeux incapables de poésie verront austère et triste. J'imagine les bateaux chargés de grumes*, de bois odoriférants venus de profondes forêts scandinaves. L'animation d'autrefois, dont il ne reste rien...
C'est dans ce cadre que se trouve Le Comptoir à Huîtres. Je l'ai découvert voici près de deux ans, à la faveur d'une errance sur les quais, en quête de sujets pour mon zap** sans doute... ou attirée par ce nom magique de Norvège. La première fois, je ne savais pas de quoi il s'agissait. Juste un nom que j'avais retenu, des lieux que j'avais déjà repérés. Un coup d'œil à la carte. La maison ne reculant devant aucun sacrifice, et "pour une fois", me suis-je dit, j'ai poussé la porte.
Ce restaurant, c'est mon luxe. Pourtant rien de clinquant ici. D'immenses bouquets colorés ornent toujours la salle et la façade. Le décor, carreaux de faïence peints et homards géants grimpant aux murs, est inspiré par la mer. Beaucoup de toiles, aussi... Le maître des lieux est amateur de peinture et compte des artistes parmi ses amis.
Midi ou soir, l'établissement est toujours très animé. Son nom n'est pas usurpé. Ici l'huître est reine. Bon, j'avoue ne pas être fan de la bestiole. Mais elle ne constitue pas la seule proposition, et il y a de quoi se rattraper. Sur la carte, pas de poisson. Que des fruits de mer. Mollusques et crustacés. Déclinés de toutes les façons. Servis crus sur d'immenses plateaux, cuits à la plancha ou en "nage", des moules de Barfleur aux somptueux homards bretons. Risotto, ratatouille niçoise ou délicieuse purée aux olives et à l'ail les accompagnent... Simplicité, raffinement et abondance... Et les desserts...
Un apéritif pour se mettre en train ? Je vous recommande l'americano maison. Le ti punch aussi.
Et puis on est bien accueilli, et cela compte beaucoup. Le patron, Stéphane Barq, règne avec "poigne", dynamisme et sourire sur une équipe adorable. Le service est effectué par deux jeunes gens attentionnés, serviables, aux petits soins. Je me sens bien ici. J'aime l'ambiance, jamais guindée. Je passe au "Comptoir" des moments d'exception. A la fin du repas je commande souvent un deuxième café, histoire de prolonger la soirée. De faire durer le plaisir d'être là. Car le temps passe toujours trop vite...
A chaque visite, trois ou quatre fois par an, s'ajoute le souvenir des moments sans prix vécus ici. Des moments simples, réconfortants. Au cœur du monde portuaire, loin de l'agitation de la ville, c'est un lieu où revenir. Une petite partie de mon histoire dieppoise s'écrit là...
Comme lorsque je quitte Dieppe ou Rouen : quand, la prochaine fois ?

Monsieur Barq, un déjeuner ou un dîner chez vous, c'est une fête.


Le Comptoir à Huîtres
12, cours de Dakar
Quai de Norvège
76200 Dieppe
02 35 84 19 37

Fermé les dimanches et lundis.

*Un mot que ma mère m'a appris à Dieppe alors que j'avais sept ans. Ou peut-être six. Je me souviens très bien des circonstances de cette découverte. J'étais étonnée qu'un mot puisse être si proche d'"agrume" et en même temps si éloigné par le sens. Merci, Maman ;-) !
**Z'appareil numérique... mais vous devez le savoir maintenant !

mercredi 21 mai 2008

Comme à Ostende et comme à Dieppe


Ce n'était pas mon week-end le plus réussi. Il a plu les deux tiers de la journée de dimanche. Pas des gouttelettes, des hallebardes. On nous a servi des moules à l'odeur suspecte dans une brasserie du quai Duquesne dont je tairai le nom. Le patron et la serveuse nous ont fait la gueule, par-dessus le marché ! Je me suis promis de ne plus y aller. C'était depuis un an un de mes "points de chute" dieppois, mais la perte est-elle si grosse finalement ? Question réthorique, bien sûr ! J'ai eu froid. Et, drame suprême, je n'ai rien vu de tentant dans les vitrines.
La Normandie, je la vois et la voudrais parfaite. Mais pourquoi faudrait-il que tout soit toujours réussi, hein ? Tout ne peut pas toujours être parfait ! L'idéal, la perfection ne sont pas de ce monde. Dieppe vit, oscille, change d'humeur à un rythme qui n'est pas forcément le mien. Parfois la représentation refuse de se superposer à la réalité, mais c'est le pari, le risque de vivre, et il me faut accepter cela. Je l'ai compris, je crois. Deviendrais-je philosophe ?
J'ai découvert le château de Miromesnil, où est né Maupassant. Un peu chère, la visite, soit dit en passant (et, non, ce n'est pas pour la rime !) ! Bel édifice dont j'ai tout de même préféré la façade "invisible", visage de briques plus rustique et plus noble. Chapelle, pièces du rez-de-chaussée, jardins parcourus avec un guide agréable - le maître des lieux si j'ai bien compris ! On zappe la chambre natale de Guy. Pas d'émotion particulière... du moins pas liée au grand homme, un de mes auteurs préférés pourtant (lire : un des plus consolateurs, des plus aptes à entretenir mon inextinguible nostalgie). La veille, visite nocturne du château-musée de Dieppe à l'occasion de la Nuit des Musées. Magique ! Un musée la nuit, c'est presque un interdit transgressé, un fantasme réalisé. Entre les vitrines aux ivoires sculptés, les toiles de Boudin, Pissaro, Sisley, les maquettes de bateaux réunies dans un ensemble quelque peu disparate mais attachant, on bascule dans l'irréel. Mais c'est la fête. Les visiteurs se pressent, les enfants courent. On se perd dans les allées, on se trompe de sortie, on se tord les pieds dans les pavés, mais ce n'est pas grave, c'est juste délicieusement angoissant, dans cette montée éclairée par des torches, cette cour, baignée d'une lumière jaune vacillante, qui doit ressembler à ce qu'elle était au Moyen Âge...
J'ai aussi goûté l'Oban, tourbé mais pourtant miellé et suave, dont il faudra que je m'offre une bouteille un jour...
Pourtant j'ai ressenti cette fois-ci quelque chose qui ressemblait à de l'ennui (hum hum, je crois bien que j'ai fait une litote...). Comme un vide que j'emporterais toujours avec moi. Mise face à face avec mon errance, peut-être. Ni avec, ni sans. Ni là, ni ailleurs. Pourtant, dès que je tourne le dos à la mer et sors de Dieppe, le manque s'installe. Un manque de tous les instants. La route du retour se déroule, la Normandie s'effiloche, s'éloigne, disparaît. Quand, la prochaine fois ? Vais-je "tenir" jusque là ?
En attendant, écrire, parcourir les cartes routières, rêver, se forger des certitudes face à un horizon brumeux...


samedi 26 avril 2008

La fille de l'aire



C'est à 68 kilomètres de chez moi, sur l'autoroute A1. Une étape presque "obligée" du trajet vers la Normandie. A une si courte distance de mon point de départ, direz-vous ? En fait, je n'ai pas besoin de m'arrêter, ou plutôt la nécessité n'est pas d'un ordre pratique. C'est que l'aire d'Assevillers, c'est déjà le voyage. Je la connais depuis des années. J'y avais ma place de parking juste en face de la boutique. J'y prenais (vous comprendrez bientôt pourquoi j'utilise l'imparfait) ma première tasse de café, tirée d'une Thermos. J'en jetais les dernières gouttes au sol, rituellement. Conservé dans ces conditions, le petit jus n'a pas bon goût, mais qu'importe. Je partais. La Normandie m'attendait. Pas un trajet sans une halte, comme avant d'entamer la dernière ligne droite, d'être aspirée par l'asphalte jusqu'à ma destination, sans retour possible. Souvenirs du temps où la route était pleine d'espoir. Où j'étais partagée chaque fois entre l'excitation et l'appréhension. Les circonstances changeaient, mon aire était immuable.
J'ai éprouvé un choc au mois d'août dernier. On avait effectué, en un peu plus de trois mois, des travaux de grande ampleur. Ma "petite aire" avait été défigurée, dénaturée. La boutique avait disparu, mon parking aussi. A la place s'élevait une sorte de galerie marchande abritant plusieurs établissements de restauration rapide et un magasin de souvenirs. Je vouais immédiatement la plus vive hostilité à la nouvelle construction. On m'avait spoliée de ce point fixe de ma route que je fréquentais depuis si longtemps. Désarroi, dépit... que me restait-il de mes itinéraires sacrés de voyageuse inter-régionale ? Ceux où je fourrais tant de rêve ?
Mais... "Un animal qui s'habitue à tout, telle est ma définition de l'homme", disait Dostoïevski. Il a suffi de quelques trajets pour que je me forge de nouvelles habitudes. C'est toujours mon aire, après tout. Alors arrêt-pipi règlementaire ! J'ai renoncé à la Thermos. Je m'octroie une pause chez Pomme de Pain. On y est servi avec le sourire. On y boit un bon café, servi dans de petits verres, on y trouve de bons sandwiches (je vous recommande le "Norvégien"). Le sandwich est l'auxiliaire indispensable du voyageur. Ce qu'on mange ou boit en transit a toujours meilleurs goût, pour moi du moins. Même en son temps le café de la Thermos. Puis on reprend la route, on file vers l'inconnu...
Comme le lierre qui s'attache ou qui meurt, je suis en quelque sorte implantée sur "ma petite aire", je me suis acclimatée, comme s'il s'agissait d'une question de survie. Ceux qui font halte sont toujours les mêmes. Ils me semblent juste un peu plus nombreux, mais peut-être est-ce dû aux nouvelles dimensions des lieux. Il y a toujours des regards, des sourires échangés. Nous les voyageurs, nous nous reconnaissons. Qu'on vienne de près ou de loin. Je scrute les immatriculations lointaines. Place à l'imaginaire ! L'aire est une plaque tournante, un arrêt qui nous fait tous nomades, jetés sur les routes, un peu perdus (j'exagère : nous savons où nous allons). Ce n'est pas encore l'ailleurs, ce n'est plus tout à fait chez soi. Un lieu de l'entre-deux, comme ma petite route. On a envie de s'attarder, mais on sait bien qu'on ne peut pas, qu'on n'est pas arrivé...
En voiture !
Est-ce donc la destination qui compte ? Mon aire, c'est le règne du fugace, un temps d'arrêt dans le transitoire, un instant nécessairement appelé à ne pas se prolonger. Et c'est ça que j'aime. Nous sommes décidément de passage où que nous nous trouvions.

mercredi 9 avril 2008

Une métaphore navale, nautique et maritime



Impression que mon passé s'effiloche, sans que rien soit venu le remplacer au présent, ni dans ses éléments ni sans sa globalité. Les points de repère dont j'essayais de me convaincre qu'ils étaient immuables ont disparu. Tout ceci fait l'objet de sombres ruminations. J'ai eu de plus une journée de merde : cette nuit des crétins ont détérioré ma voiture. Soucis redoublés par les démarches inévitables qui s'ensuivent. Je me sens un peu comme le Frya qui, dans son chantier naval dieppois, attend une improbable partance. Et puis... Coup de fil d'un client. Nous parlons quelques minutes et c'est agréable. Nous échangeons au sujet de nos métiers respectifs. J'entends des propos posés et sensés. Et, accessoirement, une promesse de travail (j'ai l'habitude et je reste prudente). Mais ça n'est pas l'essentiel. La conversation m'a sortie de mes pensées, remise à flot. C'est temporaire, mes étoiles ne se sont pas rallumées, mais mon instinct de survie est satisfait ! Celui-là...
Ça ne me fait pas oublier que la Normandie me manque à mourir.

PS : le lendemain, le Frya avait quitté son chantier...

vendredi 28 mars 2008

Aux petits bonheurs

Au coeur de Lille - A mon grand-père...

Je serais injuste si je ne parlais pas de la région où je vis et en particulier de Lille. Cent kilomètres aller-retour, l'histoire d'un après-midi. J'y fais régulièrement un petit tour. Rarement seule. Plutôt avec ma mère ou mon amie Valérie. C'est bien mieux pour le resto et les essayages en tout genre, fringues, maquillage et parfum ! Le "petit tour" doit être un partage, l'occasion de vivre des moments de complicité entre filles.
Ces petits tours sont stimulants, salutaires. Je vois du monde, je découvre des nouveautés. Je n'échappe pas au cafard quand je rentre, même si je suis heureuse de retrouver mon antre avec chats, ordi et bouquins.
Lille absorbe mon trop-plein d'ennui, de spleen. Elle m'aide à patienter en attendant de retrouver la Normandie. J'y transpose - provisoirement ! - mon ailleurs quand la Normandie se fait lointaine, incertaine, presque inaccessible... C'est bien réducteur, me direz-vous ! Pour moi, c'est important. J'ai des liens affectifs forts avec Lille, consolidés par des décennies années de fréquentation. J'y ai bien des souvenirs. J'y ai mes habitudes, mes incontournables. Mes lieux et mes sourires qui réchauffent le cœur. Un "noisette" à La Chicorée, du furetage au Furet et du fnacage à la FNAC, un arrêt (prolongé) au stand Mac du Printemps... Ce parcours n'est pas immuable, heureusement ! S'y greffent de nouveaux lieux, de nouveaux itinéraires, de nouvelles rencontres qui viennent enrichir mes "acquis". Découverte d'une jolie papeterie, d'un marchand de thé du Vieux-Lille... nouveaux points de repère qui me rendront la ville plus précieuse, plus consolatrice...
Lille, ville vivante, chaleureuse à laquelle manque pourtant l'ouverture de la mer ou d'un fleuve... Mais je ne saurais me passer de ces "petits tours", de ces bribes de bonheur entrevues ça et là.

Le bonheur, n'est-ce pas seulement une bonne heure ?*

Il ne faut pas négliger les petits bonheurs - surtout que l'existence du grand n'est pas avérée...

* Alfred de Vigny

vendredi 14 mars 2008

Amours impérisSables

Certains jours ensoleillés de cette fin d'hiver, j'ai envie de revenir à lui. Juste un pschitt sur les poignets. Pas plus - si je peux me limiter ! Je me dis qu'il est trop tôt, qu'il ne se développe, ne s'épanouit que lorsque le soleil commence à chauffer la peau. Comme lorsque je l'ai découvert, éblouie, par cette chaude journée de juillet, aux Galeries Lafayette Haussmann, il y a bien longtemps. Lui, c'est Sables, un parfum d'Annick Goutal. Un vieux compagnon de qui il me reste encore beaucoup à découvrir.

On ne dit rien
Quand le temps assassin
Enterre nos amours périssables
Sous le sable
Mouvant

Non, le premier pschitt sera pour les beaux jours. Je pourrai alors m'en envelopper sans retenue. Il m'attend, je l'attends. Comme la ritournelle nostalgique de Keren Ann, sa polyphonie m'interpelle. Rien de triste chez lui pourtant. Plutôt une impression de plénitude solaire. Les effluves qui s'échappent du flacon que je garde en permanence dans mon sac de voyage viennent me frôler, telles des bribes d'été flottant dans l'air, arrachées au temps passé.
Ce qui m'a séduite et continue à me séduire chez Sables, c'est qu'il ne ressemble pas à un parfum ! Là résident son originalité et le pouvoir d'attraction qu'il a sur moi depuis près de dix-neuf ans ! Il a surgi dans ma vie quatre ans après l'Heure Bleue, et mes deux amours ont longtemps cohabité dans mon cœur et - en alternance - sur ma peau. Le Guerlain m'enveloppait l'hiver, le Goutal m'accompagnait à la belle saison. Pas de jaloux !
Sables, créé par Annick Goutal pour son mari violoncelliste, ne possède "à mon nez" rien de spécifiquement masculin... ni féminin ! "Inclassable", pour reprendre l'argumentaire de la maison Goutal, est une épithète qui lui convient. Chaud, voire brûlant, tel que je l'ai ressenti la première fois sur ma peau, il est sans emphase et ne libère pas de volutes florales entêtantes, hormis l'odeur des immortelles, qui me rappelle celle poivrée et légèrement sucrée des giroflées. Ou les promenades estivales sur le Grand-Bé, à Saint-Malo ! Une note étonnante m'évoque la casse, une gousse ligneuse qui renferme des graines connues pour leurs vertus... laxatives ! Elle perdure, perdure, alliée à une odeur herbeuse, terreuse de plantes macérées dans l'eau-de-vie. Luca Turin* parle, à propos de Sables, d'herboristerie : on ne pouvait plus justement qualifier cette phase de son développement ! Opopanax et patchouli ne figurent pas dans la liste de ses composants, mais je jurerais qu'il en contient. Quoi qu'il en soit il ne ressemble à rien d'autre...
Je lui reproche parfois sa volatilité, son manque de tenue sur la peau. Paradoxe : il m'arrive d'en retrouver les arômes - vanille et opopanax en tête - sur des vêtements lavés, repassés et rangés dans une armoire, bien des mois après le "parfumage". C'est à chaque fois une impression étrange, comme si mon parfum m'avait donné rendez-vous...
Oriental (je lui trouve parfois des accents de Shalimar !) et original, unique dans la parfumerie, Sables a son langage. Secret mais radieux, il est pour moi moins entaché de sombre mémoire que l'Heure Bleue. Il n'a cessé de murmurer à mon oreille sa mélodie envoûtante, promesse infinie de soleil. Elle est semblable au bruissement du vent dans les herbes hautes.
Sables, c'est mon parfum des printemps qui s'en reviennent, des étés éternels. Mon grand réchauffeur de peau. J'en ai laissé quelques molécules dans mes chambres normandes. Nos amours sont périssables, et lui et moi avons l'un contre l'autre enterré bien des étés, bien des heures précieuses, bien des soleils couchants. Je n'exclus pas la perspective d'infidélités (atroce mentalité !) et louche du côté du Palais-Royal. Mais une évidence s'impose au milieu de mes incertitudes. Le "temps assassin" n'a pas encore eu de prise sur Sables.

*Parfums: le guide. Merci Ambre Gris ;-) !