lundi 3 juillet 2017

"L'île du docteur Moreau", de H. G. Wells : animal on est mal


Voici quelques années, j'avais écrit un billet sur le thème de l'île dans la littérature, essentiellement la littérature policière. Il manquait (entre autres) à ce corpus une île mythique. Et terrifiante. Je viens de terminer le roman-culte de H. G. Wells. J'ai refermé le bouquin gagnée par le malaise du narrateur. C'est que le pauvre, fortement ébranlé par son séjour sur cette terre "isolée" - et surtout par les rencontres qu'il y a faites - a consommé sa rupture avec le monde des hommes tel qu'il l'avait quitté.
L'île du Dr Moreau. Quelques kilomètres-carrés perdus dans l'océan, où il ne vaut mieux pas se hasarder seul. Où il ne vaut mieux pas se hasarder du tout - mais quand la goélette sur laquelle vous voyagiez fait naufrage, tel Edward Prendick, le narrateur, a-t-on l'embarras du choix ?
L'équipage du bateau qui l'a recueilli, avec ses figures qui semblent de malhabiles, grotesques ébauches d'hommes, apparaît d'emblée comme des plus étranges et inquiétants au naufragé, sans que ce dernier puisse formuler en quoi. Tout aussi déroutante est la "cargaison" : des animaux sauvages - dont un puma, qui jouera tout au long de l’œuvre un rôle-clé.
Prendick est soigné à bord par un autre passager, le Dr Montgomery, médecin, alcoolique, la lèvre molle, dont il apprend qu'il est l'assistant du Dr Moreau, établi sur une île tropicale. Leur destination. Le nom de Moreau n'est pas inconnu à Prendick. Il se souvient avoir lu des années auparavant une brochure sur le fameux physiologiste, son audace inégalée, son franc-parler et ses glaçantes expérimentations...
Une fois sur l'île, à peine rétabli, Prendick comprend vite en quoi consiste l'activité des deux scientifiques et, partant, quel est le sort réservé aux animaux. De fait les deux hommes se livrent à d'inimaginables, cruelles expériences sur ces différents spécimens de la faune : vivisections, mutilations, greffes qui visent à "fabriquer" des "hommes", dotés de conscience et de langage. Expériences d'autant plus absurdes qu'elles sont sans finalité précise, mais poussées toujours plus loin. Moreau vise-t-il à quelque progrès, quelque succès scientifique ? Même pas. Il incarne le mythe du savant fou pris dans la spirale de son propre jeu, qui voit dans le fruit de ses "travaux" le reflet de son génie...
Ces hommes-bêtes vivent sous la domination de Moreau et la dictature de la Loi, qui les rappelle à leur nouvelle "dignité" et proscrit tout comportement "bestial", et en débitent en boucle les "articles", mantras hypnotisants qui s'achèvent par "Ne sommes-nous pas des Hommes ?" A la sauvagerie de l'île répondent la sourde menace que sécrètent les hybrides et la noire perversion des desseins du "Maître", amplifiées par la "caisse de résonance" qu'est ce monde clos. Prendick est partagé entre la pitié et l'horreur devant ces êtres qui souffrent, écartelés entre leurs instincts originels et l'étincelle d'humanité instillée par Moreau. Le "bon docteur" perdra le contrôle sur ces "brutes" et de ses résultats lamentables paiera le prix fort, tué par l'"Homme-Puma" - issu d'une longue série de tortures -, de même que Montgomery. Les hommmes-bêtes, désormais livrés à eux-mêmes, prêteront un semblant d'allégeance à Prendick avant de retourner peu à peu à leur condition d'animaux, perdant parole et comportements humains. Les funestes travaux de Moreau auront donc été vains... Faut-il voir une "morale" dans cette revanche,  en quelque sorte,  de la vie outragée par cette violence frénétique et dépourvue de sens ?
Mais qu'est-ce qui pousse donc les hommes à vouloir rivaliser avec Dieu ? A se prendre pour Dieu ? A vouloir jouer les apprentis-sorciers et marquer la  nature de leur empreinte à travers des attitudes au mieux inconscientes, au pire criminelles. L'argument du roman n'est pas sans rappeler le Jurassic Park de M. Crichton porté à l'écran par Spielberg. On dit que ce dernier a fait quelques emprunts à l’œuvre de Wells. On pense aussi, bien sûr, au Frankenstein de Mary Shelley.
Si le style a quelque peu vieilli - nous sommes à la fin du XIXe siècle - les questions soulevées sont bien actuelles, alors que l'on parle de thérapie génique, de greffes de membres ou de visages, d'allogreffes, et que restent dans nos mémoires les expériences menées sous couvert de recherche médicale - on peut évoquer non sans effroi Josef Mengele et le moins "célèbre" mais non moins sinistre Aribert Heim, "Docteur la Mort", qui sévirent dans les camps d'extermination durant la Seconde Guerre mondiale, avec le même mépris de la douleur et de la vie humaine... Et de constater - sans trop de surprise - qu'il n'existe de monstres que chez l'homme. Y en a-t-il un en chacun de nous ? Qu'est-ce que l'humanité ? Qu'est-ce qui la sépare de l'animalité ? Oui, où est la frontière ? L'animal est-il un homme inachevé ou l'homme, créature douée d'une conscience qui le rend comptable de ses bonnes comme de ses mauvaises actions, est-il un animal ironiquement dénaturé par une aberration biologique ? Quelle que soit la réponse, il nous faut vivre porteurs de cette dualité...
Cette œuvre fantastique, publiée en 1896 en Angleterre, en 1901 en France, est le roman de la folie humaine et de l'innocence animale dévoyée. Tout comme le regard de Prendick sur ses congénères : hanté à jamais par son expérience délétère, il est condamné à voir la bête sous le masque humain, telle une menace immanente. Il fuira leur compagnie pour celle des livres et des étoiles.
Vous aussi, peut-être, après cette lecture, chercherez - et distinguerez - l'animal chez nos semblables...

L'île du Dr Moreau est disponible chez Folio.


dimanche 22 janvier 2017

"Nahéma" de Guerlain, de mémoire de rose


Roses rouges du jardin de mon enfance. Roses jaunes de l'Arbre-aux-Fées. J'aime les roses, mais plus sur leur tige qu'en bouteille (ou à la rigueur, en gelée, ou pour aromatiser les loukhoums). Nahéma de Guerlain fait exception à la règle.
Je l'ai découvert et porté à quinze-seize ans. C'était, je me souviens, dans une des trois ou quatre parfumeries qui jalonnaient alors la rue Saint-Jean au Touquet. Le parfum venait de sortir et je me précipitais à l'époque sur les nouveautés sans trop de discernement (il faut dire que les "livraisons" annuelles ou bimestrielles étaient à la fin des années 70 moins abondantes qu'aujourd'hui). J'étais très - trop - jeune. Et romantique. Nahéma était quelque peu excessif pour une adolescente, mais l'excès n'est-il pas propre à cette phase de la vie ? On teste avec frénésie autant qu'on se teste... Quelques années plus tard j'ai trouvé, toujours chez Guerlain et toujours au Touquet, mon alter ego avec L'Heure Bleue. Comme tous les Guerlain jusqu’à il y a un certain temps, ces jus ont une histoire, ils sont une histoire, souvent intime. Si l'esprit, les émotions et les souvenirs de leurs démiurges y sont imprimés, les côtoyer longuement nous donne le droit de nous les approprier, de leur insuffler notre propre vécu.
Les parfums sont des amis. Souvent plus fidèles à nous que nous ne le sommes à eux.
L'été dernier, après des décennies d'oubli, je ne sais pourquoi, Nahéma s'est mis à m'obséder. Nostalgie ? Envie de changement, pour moi qui m'étais depuis longtemps déjà éloignée des fleuris, exception faite (il y a toujours des exceptions) de Tubéreuse Criminelle, dont je regarde en me tordant les mains ma bouteille vide, et d'Héliotrope d'Etro ? Envie, plus spécialement, de rose ? Et de quelque chose qui se démarque de la production actuelle, au risque d'être "daté" ? J'en ai obtenu, de-ci, de-là, quelques fiolettes. De quoi, pendant quelques semaines, me le remémorer, vivre un peu avec lui, le réapprivoiser. Il n'avait pas changé, ou alors de façon imperceptible à mon odorat.
Nombre de points de vente Guerlain ne le référencent plus, et il est difficile de se le procurer. Il m'a fallu, pour assouvir mon envie, faire preuve d'une obstination de fox-terrier. Au tout début d'un automne encore chaud, j'ai fini, en insistant auprès de la vendeuse, par débusquer un atomiseur qui, relégué au fond d'un tiroir, avait échappé au changement de conditionnement - les "anciens" Guerlain se vendent à présent dans des flacons frappés du motif "abeilles" emblématique de la Maison - et, peut-être, à une reformulation qui l'aurait dénaturé...
Plus de trente ans après la "première fois", l'impression reste identique. On plonge son nez dans un bouquet dru de roses d'origines différentes mais dont les voix se mêlent sans cacophonie, éclatantes, triomphantes, puis decrescendo jusqu'au chuchotement, sans jamais perdre leur identité : leur odeur est présente du début à la fin, avec une surprenante constance. Jean-Paul Guerlain fait fi de la traditionnelle stratification (notes de tête, de cœur et de fond) et Nahéma semble taillé d'un bloc, au risque de dérouter nos nez habitués la sacro-sainte pyramide olfactive. Il présente en outre cette "cohésion" - dont je vous ai déjà parlé - propre aux parfums Guerlain, arrondis, polis, assemblés sans interstices. C'est un travail de joaillier autant que de parfumeur.
Il est des roses starlettes, celle-ci est une diva, plus altière que glamour. Le silence se fait quand elle apparaît sur scène. Jean-Paul Guerlain souhaitait reconstituer une rose plus vraie que nature, mieux que nature, idéale, immortelle : une rose qui marierait toutes les roses, si charnue qu'on aimerait la croquer. Une telle fleur existe-t-elle en botanique ? Est-elle naturelle ? Artificielle ? Rien n'y manque pour restituer la senteur dont la nature l'a dotée : ni la note poivrée, presque animale, musquée, ni la touche fruitée, abricotée, un des constituants odorants de la fleur. J'y décèle également une facette verte qui évoque tout d'abord le poivron ou les feuilles froissées. C'est en fait celle de la jacinthe, qui surgit et monte en puissance, piquante, étrange, au cœur de ce bouquet, aiguillonnant les roses avant de se fondre dans leur foisonnement.
Nahéma, avec son prénom oriental qui se prononce comme - ou dans - un soupir, est aussi une rose où le créateur a injecté ses fantasmes. Je crois qu'il l'a voulue pareille à une femme fatale. On ne sait si son abandon est réel ou feint. On la croit alanguie, c'est une tueuse en fourreau de velours qui vous dégomme d'un seul de ses regards. On ne sait si on étreint une femme, ou un mirage. Je ne peux imaginer ce jus qu'inspiré par une passion brûlante, dédié à une muse qui restera inconnue. Cette brassée capiteuse se fait à la fois déclaration, offrande et symbole. Symbole non pas de toutes les femmes, mais d'une femme. Le créateur nous donne son interprétation de la rose, il la chante, la célèbre, sans tomber dans le piège tendu par le concept douteux de l'"éternel féminin" - une invention masculine pourtant. A nous, si le cœur nous en dit, de nous projeter dans la silhouette ainsi dessinée, de rêver, de nous rêver en  mystérieuse égérie, affirmée, bien contemporaine, à la fois unique et multiple.
L'art consiste ici à apporter une subtile distorsion au réalisme végétal, aussi criant soit-il par moment, pour l'élever au rang de monument. Monument à la bien-aimée, bien sûr, mais qui sait ce qu'il abrite, derrière son architecture imposante, de petits et grands secrets ? Alors, Nahéma, parfait cliché de la femme-fleur ? Que nenni ! Loin de la mièvrerie qui lui est souvent associée, cette rose-là sait aussi se défendre. Ne vous fiez pas au poudroiement suave qu'elle daigne délivrer sur la peau après s'y être lentement effeuillée : elle peut être violente ! Fragile autant que percutante, elle ne se défait pas si facilement de sa cuirasse, comme Athéna (avec qui elle partage, et dans le même ordre, ses trois voyelles : leurs sonorités s'allient), sortie tout armée du crâne son père.

Le titre est emprunté à Fontenelle (1657-1757) : "De mémoire de rose, on n'a jamais vu mourir un jardinier".