lundi 17 décembre 2012

Sainte Lucie, fête de la lumière


On ne lit pas impunément des polars nordiques depuis six ans et demi au moins. A force, on finit par connaître les coutumes des pays scandinaves (qui a dit : "Le 59, c'est déjà l'Europe du Nord" - variante : "le Cercle Polaire" ?). En Suède, la célébration de la Sainte Lucie en est une. Elle a lieu le 13 décembre. On y fête la lumière, paradoxe alors que les jours sont les plus courts de l'année. Chants, processions dans un foisonnement de bougies, dégustation de brioches au safran... Cet usage rejoint le vieux dicton de chez nous qui veut que les jours croissent "à la Sainte Luce, du saut d'une puce, au Noë, du saut d'un baudet" tandis qu'"aux Rois, on s'en aperçoit". Réminiscence du calendrier julien selon lequel le solstice d'hiver tombait le 13 décembre. Le dernier Edwardsson que j'ai lu, Le ciel se trouve sur terre, fait amplement état de ces pratiques festives qui soulignent l’ambiguïté du feu, ardeur païenne et élévation spirituelle. Un bouquin quelque peu déroutant, soit dit en passant, puisque, s'il est le dernier opus de l'auteur sorti en poche, il occupe la cinquième position dans la chronologie des enquêtes du commissaire Winter. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits.
Cette année, tout imprégnée de culture nordique "livresque", j'ai conçu l'envie d'adopter cette tradition. De l'adapter aussi : point de brioche safranée, point de défilé dans les rues (seule, une chandelle à la main, j'aurais fait piètre figure)... Reste son essence même : l'hommage à la lumière, à travers les bougies allumées dans la maison, telles un défi à l’obscurité.


Face à ce bouquet de flammes, il a bien sûr fallu veiller à ce que les fourrures félines ne s'embrasent pas. Cela a déjà été le cas par le passé, un soir de Noël, un ou deux de mes bestiaux, dans leur imprudence et leur assurance, ayant frôlé ou enjambé une bougie. Il en est résulté une touffe de poil carbonisée, l'odeur caractéristique de la kératine brûlée, mais fort heureusement point de bobo : les chats sont-ils ignifugés ? Les individus concernés ne se sont même pas rendus compte de l'incident, qui a mis en émoi la maisonnée...
La fête de la lumière est un acte de résistance et d'espoir au plus creux de la nuit, quand la clarté vitale semble sur le point de perdre le combat, quand on doute que la Terre, accablée par le poids croissant des ténèbres, relève jamais la tête.
Et puis, ces petites flammes, c'est aussi l'occasion de se remémorer les félins bien-aimés dont la vie fut "like a candle in the wind"... Les coutumes nordiques, même objets de quelques libertés et intégrées à une sorte de syncrétisme, ont du bon... Même si du coup elles vous remuent un peu l'âme...
Dans quelques jours, ce sera le solstice d'hiver. Dans quelques jours, la Terre commencera à relever la tête.

jeudi 13 décembre 2012

Automne en Normandie


Non, ce n'est pas du festival éponyme qu'il s'agit. Mais d'un parfum.
Dieppe, un 31 décembre. La Grande-Rue était moins fréquentée qu'un samedi après-midi. Je traînais avant de regagner l'hôtel, admirant les balcons de fer forgé, m'attardant devant certaines vitrines. Difficile, dans mon désœuvrement, de résister à l'attrait d'une parfumerie, d'autant qu'elle proposait, au milieu des jus banals, passe-partout et interchangeables, les parfums Serge Lutens. Je savais qu'un flacon de Muscs Koublaï Khan m'attendait (le Père Noël avait un peu de retard dans sa livraison), mais la curiosité fut plus forte.
J'avais demandé à sentir Datura Noir et Chypre Rouge. S'il est apparu que le premier n'était pas pour moi, l'atypisme, l'étrangeté, presque, du second m'avaient intriguée, et le charmant vendeur m'en avait rempli une fiolette - une "flûte" dans le jargon des professionnels - que j'avais précieusement gardée. Je l'ai perdue de vue, puis elle est réapparue récemment à la faveur de fouilles dans un sac de voyage. En près de cinq ans, le jus a eu le temps de se concentrer. Et moi d’évoluer.
Les chypres sont une famille un peu spéciale. Ses représentants ne séduisent pas au premier abord. Il faut leur donner le temps de vous conquérir, et se donner le temps de les conquérir. Ah, ils sont chics ! Mais comme Vol de Nuit, ils ne s'apprivoisent pas facilement. Ils demandent, lâchons le mot, une certaine maturité. Ainsi j'ai toujours eu beaucoup de mal à définir cette fragrance opulente et pourtant austère. Elle s'ouvre sur une bouffée de réglisse non édulcorée qui m'évoque les tablettes de Zan. Elle est suivie par les arômes profonds du bois, teck ou cèdre, mais aussi espèces moins exotiques. J'en décrirais précisément l'odeur comme celle... des rognures de crayons Conté ! Il y a quelque chose d'automnal dans ce parfum. La bascule des saisons est accomplie, l'été est déjà loin. On marche dans une forêt sur un tapis de mousse et de feuilles mortes. Vient une phase, la plus "lutensienne" peut-être, où les fruits secs - ou la confiture de prunes caramélisée dans le chaudron - s'insinuent puis s'imposent. Et toujours ces accents boisés qui peuvent se faire doux ou piquants et persistent longtemps sur la peau..
Voici peu de temps, j'ai traversé le plateau de Caux. Je conduisais en pays inconnu, découvrant la campagne, les villages qui s’enchaînent. La terre fraîchement labourée était noire. Les bouquets d'arbres qui parsemaient le paysage brumeux portaient haut leurs frondaisons cinabre. J'ai pensé à Chypre Rouge. Il me parle décidément d'automne et d'hiver en Normandie, du Trio n° 2 de Schubert, des fêtes de fin d'année et en particulier de ce soir du Nouvel An, le premier depuis longtemps en terre aimée, où je l'ai peut-être porté... Si peu côtoyé, finalement, et pourtant porteur de sa charge d'impressions et de souvenirs...
Je repense aussi à ces vers d'Albert Samain, le poète symboliste lillois :

A pas lents et suivis du chien de la maison
Nous refaisons la route à présent trop connue.
Un pâle automne saigne au fond de l'avenue,
Et des femmes en deuil passent à l'horizon.

Autrefois proposé dans les flacons rectangulaires et disponible en parfumeries, le parfum a gagné le Palais-Royal et ses flacons cloche. Mais mon échantillon de Chypre Rouge, je le sens et le re-sens. Est-ce à dire que je suis prête à lui ouvrir les portes de mon univers, à l'adopter ? Oui, je crois que j'aimerais à pas lents traverser la saison froide à ses côtés - même sur des routes inconnues...

mardi 11 décembre 2012

Bijoux Tintinnabule, un coup de coeur


C'est par hasard que j'ai découvert sur la Toile la boutique Tintinnabule, après avoir tapé "bijoux médiévaux" dans un moteur de recherche. Un site au nom joliment trouvé, qui évoque les clochettes d'un traîneau lancé à folle allure sur des pistes enneigées à travers des forêts de bouleaux ou de conifères. Et, surtout, le tintement discret d'un bijou à l'éclat doucement souligné par la lueur des chandelles... D'emblée, j'ai su que j'étais arrivée là où je voulais aller.
Boucles d'oreilles, bagues, colliers, toutes sortes de parures réalisées en alliage d'étain et enchâssées de cabochons colorés sont proposées par leur créatrice, Béatrice Demarson. Celle-ci s'inspire d'éléments d'architecture médiévale pour dessiner ses bijoux, quand ce n'est pas l'esprit viking et ses lignes épurées qui président à leur conception. Ils sont ensuite produits en petites séries par un artisan fondeur. De la belle ouvrage mêlant tradition et modernité, qui introduit un peu de Merveilleux dans le quotidien. Ce style me correspond. J'ai été séduite...
Bien d'aujourd'hui, les créations de Béatrice Demarson n'en dégagent pas moins le charme du temps passé, la magie d'un Âge d'Or empreint de poésie et de spiritualité... On se prend à rêver de troubadours et d'amour courtois... Cerise sur le gâteau, elles sont très abordables et la livraison est offerte dès 25 € d'achats.
Créativité, originalité, qualité... Une mine pour le Père Noël, une adresse à lui glisser dans le tuyau de l'oreille...

La boutique en ligne :
http://www.tintinnabule-bijoux.com/
Tél. : 06 68 36 23 90

Tintinnabule dispose aussi d'un blog :
http://tintinnabule-bijoux.over-blog.com/

Illustrations : Tintinnabule, avec l'aimable autorisation de Mme Demarson.

lundi 10 décembre 2012

Annie et Yves

J'ai fait leur connaissance lors d'un réveillon de Nouvel An au Comptoir à Huîtres. Nous étions voisins de table. Salutations, sourires... Ces gens sont polis et bien disposés. De fait je n'aime guère les lieux guindés où l'on se regarde en chiens de faïence, quand on se regarde...
Vient un "trou normand" particulier aux accros au tabac. Je sors en effet pour tirer quelques bouffées dans la nuit, devant l'établissement. Mon voisin, fumeur lui aussi, est là. Non contents d'être guettés par le Crabe - un comble quand ils fréquentent un restaurant de fruits de mer - les fumeurs se voient relégués sur le trottoir, qu'il pleuve, neige ou vente. C'est un choix.
La conversation s'engage et s'oriente très vite, on se demande bien pourquoi, vers les chats. Le monsieur et sa femme pleurent encore leur belle Cléo, disparue trois ans plus tôt. Nous regagnons nos tables et poursuivons nos propos. Le couple habite près de Forges-les-Eaux. Ils se prénomment Annie et Yves. Ce sont des habitués du Comptoir. J'en suis une aussi, si on veut, dans la mesure où deux cent neuf kilomètres séparent le quai de Norvège à Dieppe de mon habitation. Annie et Yves sont agréables, cordiaux, diserts mais pas envahissants. Les voisins idéaux...
Comme toujours dans l'antre de Stéphane Barq la soirée passe très vite. Je n'attends pas les douze coups de minuit pour quitter le restaurant. Il gèle et la chaussée est pailletée de givre. Je veux regagner ma chambre normande en sécurité. Je roulerai au pas, moins à cause des deux gorgées de "Béné" que j'ai bues pour clore le repas que de l'état de la route.
Un peu plus de trois mois et demi plus tard, alors que je m'apprête à fêter mon anniversaire au Comptoir, j'ai la surprise de les y retrouver. Ils descendent de voiture. Nous nous reconnaissons. Nous nous donnons des nouvelles, parlons. Le ton est chaleureux. Il est bien sûr question de chats. Et puis on se sépare, en espérant se retrouver un jour au coin d'une table... Jamais deux sans trois...
Je suis retournée au Comptoir à Huîtres. Autres rencontres fugaces entre convives peut-être désinhibés par le vin, autres conversations qui éclosent entre deux tables...
Ainsi vont ces rencontres d'une soirée, au fil du brassage incessant de la vie qui nous rapproche et nous éloigne. On sympathise, on échange numéro de téléphone ou adresse e-mail, parfois on se retrouve sans l'avoir cherché. Parfois on n'a plus l'occasion de se croiser...
J'aurais aimé revoir Annie et Yves.
Annie, Yves, où que vous soyez, j'aimerais savoir ce que vous êtes devenus...

dimanche 9 décembre 2012

Cirage de pompes


Il faut que je vous avoue un vice caché : j'aime cirer les pompes. Les miennes uniquement, et au sens propre, si je puis dire.
Prendre soin de ses souliers est une activité qui procure relaxation et satisfaction. Rien de tel que d'avoir les mains ainsi occupées pour évacuer le stress et retrouver la sérénité. On se vide l'esprit et on est content du résultat : des chaussures propres et brillantes comme un sou neuf qu'on est fier d'arborer aux pieds. On leur doit bien ça. Et c'est toujours sans acrimonie aucune que je m'attelle à cette humble - mais ô combien essentielle - tâche.
Récemment, dans un grand élan d'énergie nettoyeuse, bottes et bottines y sont passées.
J'aime bien les cordonneries à l'ancienne (un pléonasme ?) qui tendent à se faire rares, les odeurs de cuir et de colle et tout l'arsenal des produits destinés à rendre une nouvelle jeunesse à nos grolles. J'ai donc acheté chez mon cordonnier une petite boîte de cirage noir de la marque Woly. Le top. Il me semble qu'autrefois l'emblème de Woly était un chat blanc. Je revois les anciennes publicités. Et puis j'aime l'odeur du cirage. Je garde en mémoire celui aux effluves de térébenthine que je trouvais à la boutique de l'abbaye de Saint-Wandrille, compact dans sa boîte ronde en fer-blanc. Est-ce pour cette raison que Normandie et activité "ciragière" sont, chez moi, liées ? Avec un soupçon de nostalgie ? Le Woly quant à lui sent l'amande amère. Il contient peut-être de l'acide cyanhydrique. C'est pour cela que je me suis bien gardée d'y goûter (en général je ne goûte jamais le cirage). Vous imaginez : morte le chiffon à la main, et même pas droite dans mes bottes, puisque j'étais déchaussée.
C'est de pompes funèbres qu'il aurait dès lors été question.


Et c’est l’occasion d’écouter le grand Félix Leclerc.


dimanche 25 novembre 2012

Désamour (notes d'automne)

Ce billet m'a été inspiré par Triskell. Ma consœur blogueuse évoquait le désenchantement ressenti lors de son dernier séjour Londres, ville aimée mais peut-être aussi fantasmée. D'où vient cette déception qui semble affecter l'univers qu'on s'est construit ? Que se passe-t-il, à un moment donné, quand l'amour qu'on croyait immuable se fissure ?
On est triste. On aimerait bien comprendre. On aimerait encore aimer.
Je connais ce phénomène avec des parfums. Adulés, puis, la mort dans l'âme, doucement répudiés.
Il en est qui ne passent pas la frontière des saisons. On peut assimiler cette imperméabilité au processus d'éloignement que j'ai abordé. Elle est fonction je crois non seulement de facteurs climatiques, mais aussi psychologiques.
Mauvaise surprise avec Vol de Nuit qui, si vous me permettez, se crashe avec l'arrivée de l'automne. J'en suis fort marrie. Nous nous sommes pourtant aimés. Mais, sur la peau comme sur les vêtements, les aldéhydes ont pris le pouvoir. On ne retrouve plus les notes cuirées, animales, boisées, vanillées qui m'avaient séduite. Elles se sont exilées. Adieu, le chic des Années Folles, leur évocation un peu nostalgique ! Le parfum est devenu plat et coupant comme s'il avait été laminé. Le laminage des métaux modifie leur structure cristalline, leurs constituants intimes. Le froid semble de même altérer la structure de Vol de Nuit, détruire certaines de ses molécules. De poudré, il devient poussiéreux. Je l'avais senti il y a quelques années en hiver et il m'avait rebutée. Je comprends à présent pourquoi. Il présente maintenant un côté vieillot, daté, sans amplitude... Est-ce la seule raison du discrédit ? Dire que j'ai longtemps rêvé de posséder l'extrait (et je mentirais en disant que je n'en rêve pas encore, comme dans un déni des preuves du désamour)... Nous nous séparons donc d'un commun accord. Peut-être reviendra-t-il à de meilleurs sentiments (et moi aussi) les beaux jours venus. Accordons-lui une chance. Il va donc hiberner, en compagnie de Sables, qu'il me tarde tant de retrouver.
Je me suis rabattue sur ma vieille Heure Bleue. Non seulement je dors avec un centenaire, mais je me promène à son bras. Il m'enchante, me réchauffe et me rassure tant le jour que la nuit. Après tout lui aussi a connu une longue période de défaveur, alors qu'il condense tout ce que j'aime. Ce qui n’exclut pas les rêves d'infidélités.
Et puis il me reste quelques fonds de flacons Lutens. Je compare l'ensemble de ses parfums à une forêt. Chaque arbre a son identité et sa signature olfactive. Mais c'est une forêt elfique, celle de la Lórien, où Galadriel aime à se promener parmi les fûts élancés entre lesquels jouent des rais de lumière obliques, tels de longs doigts diaphanes écartés.
Pourtant, rien n'est moins désincarné qu'un parfum Lutens. Le musc, la civette, le costus, le castoréum  nous confrontent à nos humains miasmes, à nos odeurs intimes qu'on traque habituellement sans pitié, mêlant le propre et le sale, la fleur et l'animal.
Parmi eux il y a ceux que j'aime, ceux que j'ai aimés, les erreurs, les passades et les histoires qui durent. Comme Musc Koublaï Khan. Là je louche du côté de Fille en Aiguilles. Ah, celui-là, il faudra que je le sente, que je le teste à nouveau. Tout comme Ambre Sultan, le premier Lutens que j'ai porté, voici quinze ans, et que je m'étais racheté il y a quelques années. Mais je me fais peut-être des idées à leur sujet.
On peut idéaliser ses amours passés, on peut se dire que le prochain sera le plus beau. Au fond certains parfums sont beaux - pour nous - dans nos souvenirs ou dans notre imaginaire. Peu résistent au verdict de la réalité.
Admettre que nous changeons, que les choses changent, que nos attachements et nos goûts sont sujets à fluctuations, que certaines histoires sont vouées à ne pas durer, sans qu'on n'y puisse rien, ce n'est pas si facile. Même s'il s'agit d'un sujet bien futile comme le parfum.
Mais est-il juste de parler de futilité ?

PS : j'ai extorqué obtenu un échantillon de Fille en Aiguilles. Il a passé une journée sur mon poignet et je suis encore fort partagée. La fiolette traîne dans la poche de mon manteau et j'y porte parfois mon nez. Avec plus de regrets que de conviction...
De même, j'ai eu un pschitt d'extrait de Vol de Nuit sur le bras. Il a bien changé en quelques années. Pas à son avantage, hélas. Voilà qui brise ma tentative d'élan - sans illusion - vers lui.
Ambre Sultan reste finalement en tête. Je reprendrais bien ma petite place dans son harem...

jeudi 1 novembre 2012

Chaman (ma vie est orange)


L'arrivée d'un nouveau chat est toujours un événement.
Ça commence toujours de la même façon. Un coup de sonnette retentit. C'est un voisin ou une voisine qui a trouvé un chat perdu et me demande s'il ne s'agirait pas, par hasard, d'un de mes pensionnaires.
Ce n'est jamais un de mes pensionnaires. Mais parfois ça le devient.
Ainsi, le 28 septembre dernier, alors que je songeais tristement à la disparition de Mascaret, tout juste huit mois plus tôt, une voisine se présente à la porte pour me signaler la découverte d'un chaton roux. La liste des passagers ne comporte pas de chaton roux, mais je la suis pour voir l'animal de mes propres yeux. Il se trouve dans la cour d'un des deux hôpitaux de jour qui jouxtent la maison. Il est réfugié sous une voiture et je crains qu'il ne se sauve à mon approche. Je m'accroupis. Et là le petit bonhomme s'élance vers moi, me rejoint et vient se frotter contre mes genoux en ronronnant. Je le caresse. Pelage de feu soyeux sous mes doigts. Le contact est passé. Me voilà conquise, en moins d'une seconde. Tel est le pouvoir de séduction des chats.
Je suis prête à l'emmener mais peut-être ce jeune homme, qui peut avoir trois mois ou trois mois et demi, a-t-il dans les parages un humain qui se désole.
Il est décidé que la voisine fera passer une annonce dans la presse tandis que je garderai le chaton chez moi à titre provisoire.
Une fois à la maison, il se jette sur une assiette de pâtée avant de monter visiter ma chambre et de la trouver à son goût, puisqu'il y prend ses quartiers.
Les jours qui suivent, j'attends fébrilement. Que va donner l'annonce ? Je n'ai pas du tout envie de restituer mon pensionnaire. Mais s'il le faut...
Je cherche un nom au petit rouquin. Si pour certains le nom s'impose immédiatement, baptiser celui-ci est plus difficile. Je tâtonne. Aucun ne semble lui convenir parfaitement, aucun ne me satisfait. Je les rejette l'un après l'autre.
Le temps passe... jusqu'au jeudi où j'apprends que ma voisine a reçu un coup de fil. C'est la consternation. A mon grand soulagement, il se révèle qu'il y a eu confusion : il s'agit d'une personne qui a trouvé un chat dans sa cave et cru que l'annonce concernait un matou perdu. Le chaton reste à la maison. Ouf ! Pas de captation de chat, donc, pas de sentiment de culpabilité ! Et il a trouvé dans la foulée son nom définitif : ce sera Chaman. L'inspiration ? J'ai pris en cours de route un film sans grand intérêt, tiré d'un roman de Jean-Christophe Grangé, où l'on voit à l’œuvre un guérisseur-fantôme issu d'une peuplade sibérienne décimée trente ans plus tôt par l'explosion d'une installation nucléaire. Un chaman... "Intercesseur, intermédiaire entre l'Homme et les esprits de la nature", selon Wikipédia. Cette définition ne s'applique-t-elle pas à nos félins familiers ? 
Au final, personne n'a réclamé le petit roux. C'est un chat abandonné, pas perdu... 


Chaman s'est très vite adapté à ses nouveaux compagnons. Point de heurts, point de feulements hostiles. Il apprécie également son nouvel environnement et ne craint pas le désordre de mon bureau, entre mes notes, le vieil écran et la famille renard de Nourry.


Les Anglo-saxons nomment ces rouquins sublimes "orange cats". Alors je vous offre cette magnifique chanson d'Angelo Branduardi, elle est de circonstance.
Un "nouveau velu" aux yeux de topaze cuivrée, à la livrée flamboyante, aux allures de feu follet. Il n'en fallait pas plus pour faire de moi une fervente adepte du chamanisme.

mardi 30 octobre 2012

Pirate est parti



Ce dimanche a commencé bien tristement. Pirate, le petit Pirate, s'en est allé, de façon inattendue.
Il avait quatre ans et demi.
Il était le frère d'Elsa et de Ramona et le seul survivant de la portée. Ses sœurs sont elles aussi parties prématurément, voici un peu plus de deux ans. Souffraient-ils tous trois d'une fragilité héréditaire ? Nous ne le saurons jamais.
Sous ses airs angéliques, Pirate était un grand batailleur. Son principal ennemi : son oncle Bosco. Il fallait veiller à les maintenir dans des pièces différentes. Si malgré cette précaution un pugilat éclatait, la technique, éprouvée, consistait à jeter sur les belligérants une étoffe opaque, plaid ou robe de chambre, selon ce qu'on avait sous la main. Ce brusque plongeon dans l'obscurité prenait les adversaires au dépourvu et l'effet de surprise provoquait un cessez-le-feu quasi immédiat. Il ne restait plus qu'à se saisir de l'un d'eux et à l'emporter au loin. Bien souvent l'animal se débattait, prêt à retourner au combat, et il fallait se défier des dommages collatéraux tels les coups des griffes.
Hormis cette tendance bagarreuse ciblée, c'était un chat sans histoires, câlin à ses heures. Je le revois, étendu sur le dos, se contorsionnant, les quatre fers en l'air, pour réclamer silencieusement des grattouillis sur le ventre.
Je l'appelais Piratou, et même "Piratou de Biriatou", pour l'allitération, ce qui faisait de lui un chat du pays basque. Après tout, cette tache noire qui lui mangeait un quart de la face pouvait aussi bien passer pour un béret crânement incliné sur l’œil que pour un bandeau de flibustier.
Mes dernières photos de lui remontent à l'été dernier. Il avait adopté le panier à bûches signé du peintre normand Nourry. La chose prend tout son sel quand on voit ledit panier. De là il guettait son grand rival. J'entends encore de part et d'autre s'élever les cris de guerre qui précèdent la mêlée, tandis que les matous se tenaient nez à nez, dans une attitude de défi. J'avais alors prestement embarqué Bosco pour la pièce contiguë.
Pirate manque-t-il à Bosco autant qu'à nous ?
Repose en paix, Pirate, petit chat vaillant et futé. Livre-toi à des jeux infinis avec ceux, toujours aimés, jamais oubliés, que tu as rejoints.

Pirate, 4 avril 2008 - 28 octobre 2012


Le panier à bûches de Nourry avait trouvé une destination inattendue 
(mais pas tant que ça quand on connaît les chats).




dimanche 28 octobre 2012

L'œil (choix cornéen)*


Voici quelques mois, suite à une consultation rendue nécessaire par un renouvellement de lunettes, j'avais envie d'écrire un billet sur les ophtalmologistes. Je me suis toujours sentie transparente face à eux. Ils ne voient que vos yeux, mais ni leur forme ni leur couleur : seulement leur anatomie, leur physiologie et leurs éventuelles pathologies.
Je n'ai pas à me plaindre : l'occasion m'est doublement donnée d'évoquer cette profession.
C'est un samedi de début août. Il fait doux, pas trop chaud. Le temps idéal pour travailler en plein air. Un ami s'est porté volontaire pour m'aider à me débarrasser des ronces qui tendent à envahir le fond du jardin. Gantée et armée d'un sécateur, je me suis mise à la tâche aussi. Le travail va bon train. A un moment donné, je me penche et saisis une tige de ronce pour la sectionner. Elle rebondit alors comme un ressort et vient m'érafler l’œil gauche. La fraction de seconde où je garde la paupière fermée sous le choc, la surprise et la douleur est épouvantable. Y vois-je encore ? Courage. J'ouvre l’œil. Je vois, mais ma vision est brouillée. Ma seconde pensée, après la peur de la cécité, est de trouver un ophtalmo fissa. J'en ai besoin. Je me dirige vers la maison. C'est le week-end. Premier coup de fil au cabinet de mon spécialiste attitré. Personne. Second coup de fil à l’hôpital de ma petite ville. Oui, il y a un ophtalmo. Direction les urgences. Là, j'apprends l'absence de l'homme providentiel. L'urgentiste de garde m'examine et insiste pour que je voie un spécialiste. Il se démène au téléphone pour trouver un ophtalmo de garde. S'il n'y a pas dans la ville la plus proche, ce sera le CHU de Lille, rien que ça. Il en trouve un, enfin, avec qui il discute quelques instants. Je suis attendue vers 13 h 30 à l'hôpital de V. Pas question de conduire en raison du risque d'éblouissement dû à la photophobie. Heureusement, j'ai un chauffeur. Je souffre, je larmoie unilatéralement sans discontinuer. Et, surtout, j'ai peur. Des urgences, de nouveau. Démarches administratives, puis attente. Je suis prise en charge par une interne. Après un premier examen, elle prévient la spécialiste. Le chemin qui mène à son bureau est un labyrinthe. Heureusement, un employé du SMUR, à l'air las, mais serviable, me cornaque jusqu'au secteur consultations.
Encore un peu d'attente. Le médecin, une jeune femme, arrive et me fait entrer dans la pièce obscure occupée par toutes sortes d'appareils blancs. Je raconte mon histoire. Un collyre antalgique me soulage temporairement et je peux garder l’œil ouvert. Une goutte de fluorescéine dans la mirette, puis passage à la lumière bleue. Le diagnostic tombe : trois beaux ulcères de la cornée. L’œil, me précise la jeune femme, ne présente pas de "fuite". Même soulagée, je frémis à l'idée d'un globe oculaire "fuyant", un peu comme un tube de dentifrice percé. L'ordonnance qu'elle rédige spécifie collyre antibiotique, larmes artificielles et pommade à la vitamine A destinée à favoriser la cicatrisation. Et port, pendant quelques jours, d'un pansement occlusif.
Je vais devoir me faire à ce look de Frère de la Côte, idéal pour passer inaperçue. Mais ce n'est pas l'abordage musclé d'un galion au ventre tout renflé d'or qui m'a valu cette distinction... Corollaire, le séjour en Normandie, prévu autour du 20 août, tombe à l'eau. Si la blessure est physique, elle n'en affecte pas moins mon quotidien... et mon moral.
Les premières quarante-huit heures, je déguste. La douleur me réveille la nuit. Mais bon. J'ai mes deux yeux. On se rend compte à quel point les calots sont importants. Ils servent à lire, à contempler les plus belles choses du monde, à voir les plus laides aussi hélas, à lancer des œillades à un séduisant voisin de table, à communiquer, au moyen de clignements, avec les chats, à sonder le regard de l'autre... Quinquets ou châsses, ils sont un bien précieux.
Qu'en est-il, deux mois et demi après la mésaventure ? Une récidive - douloureuse, genre coup de poignard dans l'orbite -, quelques consultations ophtalmologiques. Une sensation de corps étranger, de brûlure, de vision floue parfois, des douleurs, une gêne... Tous les professionnels de la vue mais aussi tous ceux qui ont connu des lésions de la cornée, qu'elles soient causées par un éclat de métal ou des griffes de chien, me le confirment : la guérison prend du temps. Des mois, voire des années. Les cellules épithéliales font preuve d'une certaine paresse quand il s'agit de se renouveler. On garde une sensibilité, une fragilité. Je m'en rends compte. Je sais à quoi m'en tenir, et j'ai toute une panoplie de collyres, gels et pommades pour atténuer ces désagréments.
Moralité : des lunettes protectrices sont indispensables en cas de jardinage.
Il fallait que j'en parle pour exorciser.
Au final, le croisement d'un iris et d'une ronce donne un hybride d'aspect fort déplaisant, dont je ne vous conseille nullement la culture.

*Et, non, je n'ai pas intitulé ce billet Le nom de la ronce, pour ne pas entacher un roman et un film que j'ai beaucoup aimés d'un vilain souvenir.

Illustration : aquarelle de Grau-Garriga.

mercredi 17 octobre 2012

Y a des jours, c'est pas le jour

En voilà, une syntaxe à la manque, pour moi que mon métier contraint à un style moins relâché ! Elle ne fait pourtant que refléter la réalité. Ce billet pourrait aussi bien s'intituler "Tout ce que je n'ai pas acheté". Il y a comme ça des jours où l'on n'est pas dans les dispositions nécessaires au brûlage de Carte Bleue. Heureusement. Ce sont, en fait, des jours où rares, voire inexistantes, sont les tentations, en sommeil, les envies. On ne sait pas pourquoi.
Cet après-midi-là, je m'octroie à l'improviste un saut à Lille, histoire de me secouer les puces. J'ai envie de me changer les idées et de me dégourdir les jambes, à moins que ce ne soit l'inverse. De lâcher un peu la bride à Petite Tine sur l'autoroute. Dans le lecteur CD tourne un album de Moby. Ses chansons, hypnotisantes, parfois lancinantes comme une mélopée, parfois dansantes et pêchues, m'accompagnent depuis plusieurs mois déjà lorsque je suis au volant. Elles s’accommodent de tous les temps, de tous les paysages traversés. (J’aurais honte d'avouer au chanteur-musicien-DJ que je n'ai jamais réussi à terminer Bartleby le Scribe, la nouvelle écrite par son arrière-arrière-grand-oncle Herman Melville, un blocage que je ne m'explique pas. Je vous en reparlerai.) Enfin les boulevards de la grand-ville s'ouvrent devant moi.
Et, oui, ce n'est pas un jour à craquage, encore moins à achats. On ralentit à peine le pas pour effleurer des doigts le joli sac Darel bleu anglais (en promo). On n'essaie les rouges à lèvres que sur le dos de la main. On n'a pas un regard pour les chaussures. On repose sur le présentoir des boucles d'oreilles pourtant flatteuses qu'on vient d'essayer. Pas un détour par le stand Guerlain du Printemps alors que dans mes atomiseurs d'Heure Bleue, c'est presque l'étiage. Dédaignée, la vaisselle du troisième étage, alors que je cherche (vaguement) des tasses à expresso. Elles attendront.
Pas même, sur mon chemin, une voiture que j'aurais envie de voler d'essayer. C'est pas le jour.
On n'en va pas moins s'installer à une table de la Chicorée, où l'accueil est toujours chaleureux. Les bises claquent sur les joues. Le café, préparé par les soins de Nacer, le barman, est bon. J'échange des nouvelles avec son collègue Mamadou. Cette pause est suivie de quelques emplettes alimentaires à Monop. Je trouve du cottage cheese, ce fromage blanc anglais granuleux et légèrement salé, délicieux sur les tartines du matin. Un petit tour au rayon vêtements, à l'étage. J'erre entre les portants, détachée. Rien n'"accroche". Même la belle écharpe à l'imprimé floral en laine bouillie, déjà repérée pourtant, ne repartira pas avec moi. La prochaine fois. Serais-je gagnée par une sagesse attribuable à l'âge ou par une sorte de désabusement ? Ou par un salutaire besoin de liberté ?...


Je pousse finalement la porte de l'antre des parfums rares, la parfumerie du Soleil d'Or, pour me remettre en mémoire Santal de Mysore de Serge Lutens, puissant souffle d'épices où domine la cannelle. Comme dans le boudin antillais, me dis-je, consciente du caractère sacrilège de cette association. Je hume, ressens et réfléchis. Encore un parfum que j'ai idéalisé... Je le raye de ma liste, bien peu étoffée ces temps-ci il faut l'admettre. Là encore les tentations sont comme taries, et j'envisage surtout de vider les flacons qui m'entourent. Sauf en cas de coup de foudre.


Un café noisette au Président, cette fois, place du Général de Gaulle, avant de reprendre la route. J'ai connu ses banquettes en moleskine rouge. Ou violette. Sur ce détail chromatique ma mémoire flanche. Je m'installe à la terrasse après avoir salué Bruno, qui officie là depuis... mes vingt ans. Les gens passent, souvent pressés, mais ce n'est pas l'affluence du samedi. J'essaie de profiter de ce luxe : prendre un petit jus à une terrasse (chauffée), à la mi-octobre. A la table voisine, un homme et une femme discutaillent sec, sans que je saisisse l'objet de leur conversation. Ce n'est pas mon affaire. Leur tension, palpable, électrise l'air autour d'eux et déteint sur moi. Je ne m'attarde pas.

Pourquoi le rouge à lèvres tient-il mieux sur les tasses que sur les lèvres ? Question existentielle !

Je retrouve le siège conducteur de Petite Tine avec un plaisir mêlé de tristesse. J'ai marché, regardé, parlé. Je me suis imprégnée de l'atmosphère du cœur de la métropole. J'ai passé un bon moment.
Plus que d'improbables repérages vestimentaires, cette virée n'avait-elle pas pour but ces échanges, parfois empreints de nostalgie, avec des connaissances qui sont mes points de repère lillois ?
Il y a des jours pour tout. Pour l'errance urbaine et les rencontres aussi.

mercredi 10 octobre 2012

Fille du feu


On entend beaucoup parler de hauts-fourneaux ces temps derniers, là-bas dans l'Est, où ils sont sur le point de s'éteindre à tout jamais. Et cela ne peut manquer de m’interpeller, de m'attrister, surtout.
La sidérurgie, c'est dans l'esprit de la plupart des gens une suite d'images entremêlant mythe et réalité : la chaleur, la fumée, la sueur, les métallos à gros bras, clones de Bernard Lavilliers... J'en ai une autre vision - de plus en plus lointaine et biaisée par la course du temps et les détours de la mémoire.
J'ai été nourrie dans le sérail.
Une enfance baignée par le monde de la sidérurgie est un héritage lourd à porter, parce que de plus en plus dénué de sens et de consistance. Prégnant, mais incompris. Encombrant. Un héritage qui décline tout un vocabulaire devenu inutile. Ah, ces mots que j'entendais prononcer par mon grand-père maternel : "aciérie Thomas", "four Martin", "LD", "brame", "coulée continue", "laitier", "slabbing", "parachèvement", langage parfois opaque, mystérieux, mais familier. Toutes ces appellations extrêmement précises recouvraient une machine, une technique, un des traitements qui jalonnaient la transformation de la matière, un ensemble de gestes. Elles étaient les codes de la vaste confrérie des maîtres de l'acier.
C'était un univers dur, des conditions de travail difficiles, intransigeantes, où la moindre imprécision de la main pouvait être fatale. C'était l'art de la forge, autrement dit celui du feu. C'était une culture. Hélas leurs détenteurs quittent l'un après l'autre cette terre, et de cet œuvre cyclopéen, qui fit vivre une ville entière, il ne reste presque plus rien. Les souvenirs s'effacent avec leurs dépositaires, eux-mêmes héritiers d'un savoir-faire quasi génétique. Ce qu'ils nous ont légué relève à présent de l'abstrait, de l'irréel. Comme si rien de tout cela n'avait jamais existé, à l'image des immenses bâtiments autrefois emplis de mouvement, de bruit, de chaleur, de l'odeur sulfurée du métal incandescent (ah, cette odeur que j'ai retrouvée avec la Pacific 231 de Sotteville, brûlante et haletante, cette odeur de fièvre du métal chaud... ), tel un atelier de Titans dont ne subsistent que de rares vestiges, dépossédés de leur destination et de leur nom.
Je n'ai visité qu'une fois les différents sites de l'usine, et dans le désordre : le train à bandes, autre nom du laminoir à chaud d'où sortaient les longs rubans de tôle, premier du genre en Europe et si cher à mon grand-père qui a veillé sur son montage jour et nuit entre 1948 et 1951, les aciéries, les hauts-fourneaux, ces structures métalliques élevées issues d'un tableau de Buffet. En voyant s'écouler au pied d'un de ces géants le ruisseau de fonte nimbé d'étincelles tandis que tout autour se mouvaient dans une chorégraphie millimétrée des hommes bardés de combinaisons argentées, j'ai pensé à quelque alchimie. Il fallait bien en effet une intervention surnaturelle pour opérer la mutation du minerai en fonte, puis en acier. Nous étions à la toute fin des années soixante-dix. A ce moment-là, il était déjà trop tard. Ce monde s'apprêtait à vaciller et sombrer sous le coup d'une "restructuration" qui signait son arrêt de mort. Chacun s'en doutait plus ou moins. Tous se sont battus, en vain. On a invoqué une baisse de la demande, les exigences accrues des clients qui voulaient un acier plus "qualitatif". Quoi qu'il en soit, le "plan Davignon", amorcé avec cinq mille suppressions d'emplois annoncées froidement un jour d'automne, a eu raison de la sidérurgie dans ma petite ville. Et d'une certaine époque, plus que séculaire.
Les mots de l'acier ont disparu de notre vocabulaire, les gestes se sont perdus avec ceux qui les maîtrisaient. Le laminoir de mon grand-père a été démonté, empaqueté, puis expédié et remonté en Chine. On a dit ça. Je revois ses cheminées qui m'évoquaient un bateau à aubes du Mississipi. La transmission a pris fin. La génération qui me suit sait peu de choses, voire ignore tout, de ce passé. Une mémoire meurt, encore portée par quelques "anciens", témoins dont la parole me passionne. J'en redemande, dès que je tombe sur l'un d'eux.
Alors, oui, si mon cœur est normand, j'ai un peu de ce feu dans le sang. Si on peut prendre ses distances, on ne peut pas renier cet apport, cette appartenance, aussi caduque fût-elle. Un de mes arrière-grands-pères n'a-t-il pas travaillé aux aciéries de Mondeville, près de Caen, après son retour de la Grande Guerre ? C'est là que ma grand-mère fit connaissance avec la Normandie, pour ne plus jamais l'oublier.
Les chemins de l'Histoire se ramifient décidément bien loin en amont de nos vies, et nous pouvons nous demander si autre chose que le hasard ne les dirige pas.



Illustrations : Raymond Tellier, Aciérie Thomas - la coulée,  1960 ; Lucien Jonas, Les usines et l'Escaut, vers 1912.

dimanche 7 octobre 2012

La buraliste de Buchy


Ce pourrait être le titre d'un roman. Comme The Normand Bedroom. J'avais donné ce nom à une photo, prise dans une chambre normande dieppoise, que j'avais publiée sur Flickr il y a cinq ans. Quelques mois avant de créer mon blog. Une "Flickr-amie" finlandaise m'avait fait cette remarque à propos d'un titre de livre. La "chose" a pris une autre forme, mais elle a vu le jour et s'est développée. Merci, Lucy, pour cette étincelle...
Ce jour-là, j'attends mon tour dans une boucherie d'un village normand. Quelques provisions s'imposent avant le départ. Parmi les clients, une dame aux cheveux gris et courts me salue en souriant. Son visage ne me dit rien. Peut-être l'ai-je déjà croisée dans un commerce local. Ou probablement elle croit me reconnaître. Je l'entends murmurer : "Je connais cette dame". Elle s'approche de moi. "Je vous connais". Je lui dis tout de suite que je ne suis pas d'ici. Elle me répond qu'elle a tenu un commerce à Offranville et à Buchy. En une fraction de seconde le déclic se fait, l'opacité se déchire. Je reste clouée sur place. "Vous êtes la buraliste de Buchy !" Je ne me suis pas trompée. Cette femme a une mémoire phénoménale : nous ne nous sommes pas vues depuis huit ans, à quelques semaines près. C'est chez elle que j'allais m'approvisionner en cigarillos. A chaque fois, j'avais droit à du rab : elle m'offrait, sans se départir de son air quelque peu sévère, quelques cigarillos supplémentaires. Je me suis toujours demandé pourquoi. Ma tête devait lui revenir.
C'était à une époque qui s'éloigne à la vitesse d'une galaxie. Chacun sait que la vitesse des galaxies s'accroît à mesure qu'elles s'éloignent. L'Univers se dilate, la vie se ratatine se contracte. C'est une vérité astronomique. Comme en astronomie, le passé semble parfois présent, à portée de main. Mais c'est une illusion. Il est à quelques milliards d'années-lumière.
J'échange encore quelques mots avec la dame. Elle a quitté Buchy. Elle me note son adresse sur un bout de papier. Elle et son mari sont à présent établis dans le pays de Caux. Ils tiennent toujours un bar-tabac. Je suis invitée à y prendre le café lors de mon prochain séjour.
Il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent jamais.
Je vous avais, voici quelques années, parlé de Colette. Les patronnes de café normandes m'ont décidément à la bonne.

Illustration : Edward Hopper, Sunlight in a cafetaria, 1958

mardi 18 septembre 2012

And it's such a sad old feeling... (18 septembre)

Fin mai 2011.
Gobelin, mon Jolibeau, mon Gobo, mon Goblin-boy... Mon goûteur de bûche.
Le petit microbe tout noir que j'avais ramassé sur un trottoir un soir de septembre 2010, le 18 septembre très exactement, s'en est allé. Irrémédiablement.
Je m'étais bien sûr hâtée de raconter notre rencontre, avant de déceler en lui un un authentique gobelin normand.
Je me rappelle le moment où je l'ai pris dans mon bras pour le ramener chez moi. Il levait vers moi un regard à la fois confiant et interrogateur. L'image même de l'innocence. Où l'emmenais-je ?
Il était si faible que j'ai cru qu'il ne passerait pas la nuit. La suite m'a donné tort.
Il était devenu un magnifique matou, les yeux vifs, la livrée noire, drue et douce, semée de poils blancs. Il se jetait dans des batailles échevelées avec sa "sœur" Arwen, arrivée deux mois avant lui. Je le revois, levant soudain un museau inquiet, ce museau pointu qui lui donnait des mines chafouines et dénotait une curiosité sans cesse en éveil. Savait-il ce qui l'attendait ?
Ce jour de septembre 2010, je ne voulais pas le laisser mourir seul dans la rue. C'est pourtant ainsi qu'il nous a quittés.

Le titre de ce billet est tiré d'une chanson de Tom Waits, Innocent when you dream. Je suis capable de l'écouter en boucle. Sur Youtube et dans ma tête. Sa mélancolie m'accompagne et berce mon chagrin.
Allez, je vous la poste... 

Rédigé début juin 2011.






mardi 28 août 2012

La montre


L'anecdote figure dans la préface d'un roman de Thomas Hardy, Tess d'Urberville sans doute. L'histoire est narrée par Hardy lui-même. Un jeune homme offre à sa fiancée une montre. Las, il décède, et étrangement la montre s'arrête. Quelques années plus tard, alors que la jeune femme, ayant trouvé un nouveau promis, s'apprête à convoler, la montre se remet à fonctionner. Ce récit m'avait frappée par son caractère surnaturel, qui interroge plus largement le rapport de l'objet à son propriétaire. En dépit des années, je pense souvent à cette montre qui "revit" et rappelle le défunt au souvenir de la femme qu'il aimait, le jour même de ses noces. Je ne sais si l'histoire est vraie, mais elle évoque la symbolique qui unit les battements du cœur au mécanisme horloger.
Ainsi, peut-être, la montre que l'on m'a offerte pour mes quinze ans. Elle pouvait paraître bien classique pour une jeune fille, mais j'avais jeté mon dévolu sur ce modèle au cadran ovale ivoire et noir. C'est une montre mécanique, avec un remontoir. Il faut s'occuper d'elle tous les jours, veiller à ce que ses aiguilles ne cessent pas de tourner dans leur course vers l'éternité, à ce que son tic-tac ne s'arrête pas. Car c'est une montre qui fait tic-tac, contrairement à mes Swatch dont le leitmotiv est un "tac-tac-tac-tac" nettement moins mélodieux. C'est peut-être suite à mes retrouvailles avec Amazone, qui me ramène à la même époque, que j'ai eu envie de la porter à nouveau. De la faire revivre.
Récemment, j'ai donc fait changer son bracelet. Elle est toute fine. Son style n'a pas vieilli. Je la porte de temps en temps. Elle chantonne à mon poignet, avec la même obstination rassurante qu'il y a trois décennies.
Douces comme l'acier poli, aussi implacables qu'une Parque, les montres ne se contentent donc pas de mesurer le temps, ce voleur impalpable que rien ni personne ne retient ? Au contact de nos peaux, nos veines, nos nerfs, seraient-elles en symbiose avec ce que nous sommes ? En garderaient-elles la mémoire ?
Je pense à la montre de Thomas Hardy. Je pense à toutes les montres anciennes, à leur âme palpitante, dépositaires de l'écho lointain d'un cœur.

Une horloge arrêtée donne l'heure juste deux fois par jour.

jeudi 9 août 2012

Le Chat et le Lion

Non, ce n'est pas une fable méconnue de La Fontaine, exhumée des archives longtemps oubliées de quelque collectionneur. Qu'est-ce qui peut bien, alors, réunir les deux félidés, la divinité familière et le "roi de la savane" ?
J'ai récemment rendu hommage au Chat Marchal et, l'an dernier, je racontais mon incursion dans l'univers du Lion Peugeot. Le Chat, le Lion... L'évocation de ces emblèmes à la célébrité mondiale m'a amenée à m'interroger sur l'"usage" des félins dans le domaine de l'automobile. Pourquoi équipementiers et constructeurs ont-ils fait appel à eux ? Nous connaissons, bien sûr, les marques susmentionnées. Côté "lourd", comment ne pas citer Jaguar, représenté par le fauve d'Amérique Latine divinisé par les Olmèques et les Mayas ? Et Panther, marque anglaise spécialisée dans les modèles "néo-rétro", mélange de carrosserie à l'ancienne et de mécanique d'aujourd'hui, dont le nom est à la fois référence et défi à la précédente ? Il y eut aussi, dans les années 70, la mythique De Tomaso Pantera... On l'imagine, rampant sur le bitume, tel le fauve éponyme prêt à fondre sur une proie... Enfin, n'oublions pas le Chat blanc mascotte de l'enseigne Feu Vert, qui, s'il est apparu plus tardivement dans l'histoire, n'en met pas moins son astuce au service des automobilistes avec un dynamisme communicatif et leur prodigue ses conseils avisés. A noter qu'entre 2005 et 2009, le protagoniste des publicités était un matou nommé Ramsès.
Le félin, c'est une vision de la voiture. Celle-ci s'identifie à l'animal, s'en approprie les qualités (ou du moins le publicitaire malin veut-il créer dans l'esprit des clients cette association). A une vue perçante se conjuguent puissance, souplesse, élégance, rapidité, endurance, voire agressivité. Un moteur rugit ou ronronne. En outre, le chat, petit ou gros, qu'il soit logo en relief dans le verre d'un phare ou bouchon de radiateur, est plus évocateur qu'un symbole abstrait comme le Losange ou les Chevrons, plus propre à titiller l'imaginaire et à susciter émotions et attachement.
Las, ces figures animalières, totems dont les vertus se sont transférées aux objets qu'ils symbolisent, ont tendance à perdre tout réalisme, à se désincarner, passées au moule aseptisant de la 3 D et de la palette graphique. On en a fait des personnages de Pixar ou de Disney. Le Jaguar bondissant du constructeur de Coventry n'a plus la silhouette souple et élancée du fauve, mais a adopté la face grimaçante, nettement moins sexy, d'une divinité précolombienne. Le prédateur s'est bien assagi.


Ce n'est pas beau de tirer la langue...

Le Lion Peugeot, un peu raide, tient à présent du robot (rappelons-nous qu'il est né en 1847, à l'époque où la marque fabriquait des outils, bien avant la naissance de l'automobile. On dit qu'il s'agissait d'une analogie entre les canines du grand carnassier et les dents d'une scie). Quant au Chat Marchal, réduit à une tête rouge stylisée à l'extrême, il a perdu, sur les emballages, ses yeux jaunes emblématiques. De fait, tournant le dos à ses origines, le label ne propose plus les dispositifs d'éclairage qui ont fait sa renommée et sa gloire, mais des balais d'essuie-glace, des bougies et du liquide et des plaquettes de freins. Il existe encore un Chat Marchal plus digne de ce nom, je l'ai trouvé après bien des recherches, mais là encore il sent l'ordinateur à plein nez. Comme le Chat Feu Vert, réalisé depuis 2009 à partir d'images de synthèse. Que voulez-vous, l'animalité (qui nous ramène à notre propre condition d'animaux) a mauvaise presse. Zappée, la Bête ! Et la dictature du jeunisme ne touche pas que les humains.

Une minette qui a choisi le Lion.

Bientôt 90 ans, le célèbre matou, quand même !

En dépit des vicissitudes de la modernité, félins et voitures sont deux espèces qui s'entrecroisent et s'allient depuis l'aube de l'automobile, dont la première a accompagné les progrès...  Les deux sont entrées de concert dans la légende. Une union dont les exemples résistent malgré tout au temps...
Ah oui, bien sûr, j'allais oublier le Tigre Esso !

Merci à mes amies blogueuses et mes amis blogueurs qui se sont proposés de chercher la plaque publicitaire Marchal lors de leurs expéditions sur les brocantes...

dimanche 22 juillet 2012

Le chat Marchal


Il y a quelques années, une femme très intelligente m'a dit que je ressemblais à la publicité pour les phares Marchal, cette face de chat stylisée aux yeux étincelants. Je ne suis pas sûre que c'était un compliment. D'abord je ne me suis jamais trouvé une tête de chat. Je n'ai ni vibrisses ni oreilles pointues. Et le minet peut exprimer aussi bien la vivacité que la fourberie. Le chat - surtout noir - reste un être maléfique. Le chat, c'est l'ennemi. Mon interlocutrice m'avait promis de m'offrir la fameuse publicité. C'était, je me rappelle, au cours d'un dîner tardif (et bien arrosé), dans la nuit tombante, au bord d'une piscine. Les grillons stridulaient. La promesse sombra dans l'oubli et je ne reçus jamais le présent.
Le chat Marchal, tout le monde connaît. C'est l’identité de l'équipementier. Voici quelques dizaines d'années, son masque en noir et jaune figurait, embossé dans une plaque de métal laquée ou émaillée, dans tous les garages. Il devait y avoir une de ces publicités chez l'électricien automobile à qui mon grand-père confiait ses voitures. Au fond, le chat Marchal, c'est mon enfance, les vacances et le contrôle qui précède les grands départs. Le félin toujours attentif présidait à la sécurité des voyageurs et se portait garant en personne de leur arrivée à bon port.


La légende veut qu'en 1923, Pierre Marchal, alors qu'il rentrait sa voiture dans son garage, capture dans le faisceau de ses phares le regard phosphorescent de son chat noir (que je m'imagine être le sosie de Lara). Il est vrai que les yeux des chats sont associés à la notion d'une vision nocturne parfaite, osons le mot, à la nyctalopie. Une image et un slogan étaient nés : "Je ne prête mes yeux qu'à Marchal".
Avec ces yeux dispensateurs de lumière, le matou érigé en mythe devient dès lors omniprésent, indissociable de la marque. Optiques, bougies d’allumage, balais d'essuie-glace équipent tant le véhicule de Monsieur-tout-le-monde que les bolides de course. Au cours des décennies, la société Marchal accumule innovations et trophées en compétition. C'est elle qui inventa en 1962 les phares à iode. Pendant ce temps, Henry Cany, artiste ailurophile, illustrateur de revues d'automobile, décline le chat noir, âme et emblème de la marque, dans toutes les circonstances, sur routes et circuits, accompagné du drapeau à damier, jusqu'à la version épurée qui nous est familière.

Une affiche signée Jean Colin

Ces vieilles pubs me rendent nostalgiques. A présent, si le célébrissime logo a disparu de notre quotidien, il reste vivace dans les esprits. Il appartient à la mémoire collective, à la longue légende de l'automobile, à l'image d'une certaine époque. En 1980, l'entité "SEV Marchal" a été absorbée par un géant de l'équipement automobile*. Mais il subsiste de son ADN dans l'éclairage de nos voitures.

Les yeux des chats sont toujours des phares. Ils éclairent et guident. Et j'aime l'idée que ce regard scintillant, aujourd’hui encore, fasse preuve pour nous d'une vigilance aiguisée et, forant les ténèbres, pourvoie à une sérénité absolue par tous temps et garantisse au conducteur solitaire une route nocturne sûre.





Je sais que des amies blogueuses et des amis blogueurs sont plus chineuses ou chineurs que moi. S'il leur arrive au cours d'une équipée de mettre la main sur cette fameuse plaque... L'appel (de phares) est lancé !

* Rectificatif : un responsable de Valeo a bien voulu m'apporter ces précisions :
"SEV-Marchal n'a pas été "absorbé" en 1980, l'entreprise a "fusionné" en 1971 par échange d'actions avec un autre équipementier français spécialiste du freinage et de l'embrayage, la "Société Anonyme Française du Ferodo" (SAFF).
Ces deux entités, aux activités complémentaires (SEV Marchal pour les équipements électriques, électroniques et les accessoires auto - essuie-glaces, avertisseurs, bouchons... -, SAF-Ferodo pour le freinage et l'embrayage), forment donc un seul et même Groupe dès 1971 et choisiront de prendre un seul et même nom en 1980, pour signifier leur unité.
La Marque Marchal sera toutefois conservée après ce changement de patronyme."

mercredi 4 juillet 2012

Tour de France

 
J'ai passé l'après-midi bêtement scotchée à mon poste de télé pour suivre l'étape du jour du Tour de France. Non que le cyclisme me passionne. C'est pour la région traversée, qui m'est chère, que j'ai fait ce sacrifice. Bon, admirer de beaux jarrets musclés en action, ce n'est pas franchement désagréable. Mais ces falaises, blanc visage tourné vers la mer, ces merveilleux châteaux et manoirs qui parsèment le pays de Caux, ces abbayes, cette route du bord de Seine dont je connais chaque décimètre pour l'avoir longtemps empruntée ont fait de cette étape un long chapelet d'émotions.
Sans compter, à chaque côte, une pensée pour Mascaret, maillot du meilleur grimpeur 2010, qui aurait sans doute, une fois de plus, surclassé les champions les plus vaillants.
C'est vous dire si les larmes n'étaient pas loin...

A Bébert, maillot du meilleur grimpeur. Pour toujours.

jeudi 21 juin 2012

La fête à Arques


La silhouette tutélaire du donjon d'Arques veille sur le village depuis huit cents ans. Las, en huit siècles, la forteresse a souffert des méfaits et du temps et des hommes. Abandonnée à la fin du XVIIe siècle, elle servit de carrière au bénéfice de maisons et autres édifices de la région, autant de vexations infligées à sa stature orgueilleuse.
L'association "Sauvegardons le château d'Arques" s'attache à préserver le site de nouvelles dégradations et assure notamment des opérations de nettoyage. Pour la première fois, elle a organisé, le lundi de Pentecôte, "Les Médiév'Arques", une fête médiévale, pour traduire l'attachement du bourg à son château et sa riche histoire.
Je suis pour quarante-huit heures en Normandie. A peine un aller et retour. Et je décide d'aller à la fête. Direction : l'Avenue Verte !
Une ou deux photos d'ambiance... ça commence bien : la batterie du petit zap me lâche. Qu'importe, je ferai appel à ma mémoire, à mes impressions. Car j'ai apprécié ces moments que le soleil a bien voulu éclairer et réchauffer. C'est, vous l'imaginez, à souligner.
Non loin de l’étang qui marque l'orée de l'Avenue Verte, visiteurs petits et grands déambulent dans une atmosphère bon enfant, parmi hommes et femmes costumés. Le Moyen Âge, qui inspire les diverses animations, et l'univers de la fantasy s'entremêlent. Commerçants et artisans, venus de la région pour la plupart, déploient sur leurs éventaires mille merveilles comestibles ou non  : miel, bières, bijoux, poteries... L’association organisatrice est là, bien sûr, et ses bénévoles présentent leurs actions.
Les créations d'un potier retiennent mon attention : entre les cruches et les vinaigriers, ses mini-poteries me rappellent celles que l'on m'avait achetées, il y a bien longtemps, dans un bazar de La Feuillie. J'avais six ans. Le magasin n'existe plus. Les petits pots de grès, je les ai toujours. Un seul a terminé en morceaux. Ils sont alignés sur une étagère, avec leurs différentes formes, leur charge de souvenirs. J'aime leur couleur brune, leur fini brillant, leur toucher légèrement granuleux. Ces menus objets témoignent d'une rencontre marquante, fondatrice, avec la Normandie. Alors j'emporte, tout heureuse, quatre de ces charmantes miniatures.

Un peu plus loin, comment ne pas être séduite par cette bague-fée ? Elle gagne aussitôt mon annulaire et devient mon nouveau gri-gri.


Devant les stands, on se donne du "messire" et du "gente dame". On goûte hypocras et pain d'épices maison. C'est sympathique, détendu. Il fait beau. Si l'on veut trouver calme, ombre et fraîcheur, on se dirige vers l'étang. Là une oie et son jars s'occupent de leurs neuf oisons. Ils n'hésitent pas à charger les canards qui s'approchent un peu trop près de leur marmaille. Je les revois sur l'herbe. La baignade est finie. Ils montent la garde, et nul mouvement alentour ne semble leur échapper. On dirait les gorilles de quelque chef d'Etat. Je souris... et passe au large !
A l'opposé de l'étang, une partie du terrain accueille une fête foraine. Plaisir de se "paner" les doigts d'huile et de sucre en poudre en dégustant des churros tout chauds, ce qui ne m'était pas arrivé depuis bien longtemps.
C'est une fin d'après-midi ensoleillée. Les festivités se déroulent sous le regard du donjon. Peut-être la forteresse d'Arques se remémore-t-elle les fêtes passées, à l'abri de ses murailles puissantes, à l'époque de sa splendeur ?... Rien n'est immuable, semble-t-elle dire, pas même les plus fières édifications humaines. Rien n'est immuable, sauf les guerres que continuent de se livrer les hommes, avides, belliqueux et oublieux de l'histoire.
Le château mérite, en tout cas, la sollicitude que lui manifestent les bénévoles.
Espérons que le succès de cette manifestation incitera l'association à récidiver l'an prochain....

http://sauvegardonslechateaudarques.org/

Daniel Dussart
Potier céramiste
1, allée du Valasse
76170 Lillebonne
E-mail : daniel.dussart0730@orange.fr

Une très précieuse source : Guide Gallimard Seine-Maritime