dimanche 23 juin 2019

CommedesBijoux : malle aux trésors vintage

J'ai découvert Etsy voici peu de temps grâce à ma consoeur et amie blogueuse Hélène Flont, qui propose ses ravissantes créations picturales sur cette "place de marché" en ligne. En furetant sur le site (il me semble me souvenir que j'avais cherché "bijoux chats" 😉), je suis tombée nez à nez avec la boutique virtuelle CommedesBijoux, hypnotisée par de superbes boucles d'oreilles clips dorées, un modèle des années 60, neuf, au motif mi-figuratif, mi-abstrait, entre fleur stylisée et soleil rayonnant. Je n'ai pas pu résister longtemps. Elles sont arrivées chez moi vingt-quatre heures après le passage de la commande. Posées sur leur pochon de satin orange, elles étaient encore plus belles, comme coulées dans l'or. D'autres achats ont suivi, autant de plaisirs qui rendent la vie plus douce. Il faut dire que les prix sont très raisonnables !

 Éblouissantes...

Devant les trésors déployés par cette boutique, ces bijoux que je m'imaginais pourvus d'une histoire et d'une âme, j'ai eu envie d'en savoir plus. Sur leur provenance. Leur histoire, justement. Rendez-vous téléphonique fut pris - la société est basée à Paris. Véronique a bien voulu répondre à mes questions et satisfaire ma curiosité !
A l'origine, des sœurs jumelles parisiennes, Véronique et Sylvie. C'est en côtoyant les grossistes en bijoux de la rue du Temple qu'elles forment le projet de se lancer à leur tour dans cette activité - à laquelle rien ne les prédestine ! Elles fondent leur propre entreprise, Dwador, en 1999, voici tout juste vingt ans. D'emblée, elles souhaitent se démarquer de leurs confrères qui distribuent une production chinoise assez banale, uniforme. Depuis les sœurs travaillent essentiellement avec les professionnels. A leur catalogue : des collections de bijoux en argent massifs, en plaqué or et fantaisie, ces derniers de la maison anglaise Sphinx. Une société réputée qui a vu le jour après-guerre, en 1948, et qui, outre ses propres modèles, crée pour des clients prestigieux, en Europe comme aux États-Unis : Kenneth Jay Lane, Butler & Wilson, Nina Ricci, Caura, Fried Paris, Saks 5th Ave., Neiman Marcus, Bloomingdales, Marks & Spencer...
Au début des années 2000, le directeur de Sphinx se résout, faute de repreneur, à fermer boutique. Il propose aux deux sœurs de racheter son stock - "un gros stock". Une aubaine pour ces deux passionnées : plusieurs milliers de pièces toutes d'époque, plusieurs décennies de création féconde et sans cesse renouvelée préservées dans leur beauté. Depuis, Véronique et Sylvie reconnaissent être surtout connues dans l'univers de la bijouterie "grâce à ces produits-là", qu'elles diffusent sur Etsy mais également sur leur propre site de vente en ligne. Des pièces rares, voire uniques, siglées ou numérotées. Vintage mais neuves. Survivance d'un âge où fantaisie, originalité et qualité faisaient bon ménage, elles n'attendent que le lobe d'oreille ou le poignet qui les portera. Les collectionneurs ne s'y méprennent d'ailleurs pas. Les clients sont japonais, chinois, libanais, anglo-saxons, russes, tous friands de ces merveilles dont les secrets de fabrication appartiennent eux aussi à un autre temps et qui s'offrent à nos yeux dans un état de conservation remarquable. Les clips en particulier sont très recherchés, ce système de fermeture tendant à disparaître du marché.

 Le raffinement d'un bracelet baroque...

Chaton fripon pour égayer une veste noire...

Broches, boucles d'oreilles et bracelets baroques, boutons de manchettes, toutes ces sublimes parures sont empreintes d'une classe intemporelle qui ramène aux grandes heures de la haute couture des décennies enfuies. Leur style affirmé enchantera celles et ceux qui font le choix de se singulariser sans céder aux attraits factices du tape-à-l’œil. Je les porte les jours où j'ai envie de chic, de vrai chic, en décalage ou en harmonie avec ma tenue.
Ces bijoux vintage ont bien une personnalité et une histoire... et j'ai pu, grâce aux sœurs jumelles, percer une partie de leurs secrets !

Encore mille mercis à Véronique pour sa gentillesse, sa disponibilité et son enthousiasme communicatif pour son métier !

Outre la "boutique virtuelle" d'Etsy, on trouve les bijoux Sphinx, de même que de délicates créations contemporaines, à cette adresse :
https://commedesbijoux.com/

vendredi 14 juin 2019

La vie intime est maritime


J'ai retrouvé dans mes cartons virtuels ce texte - façon "courrier des lecteurs" - publié voici un petit paquet d'années dans le bulletin des plaisanciers de la pointe d'Agon. Rien que ça ! Le thème du vocabulaire maritime me trottait dans la tête depuis un moment. J'avais listé les expressions ayant trait à la mer ou issues du langage des marins. L'inspiration est venue. Le texte est toujours là. Il ne me semble pas - contrairement à son auteur ;-) - avoir trop vieilli. Je n'y ai point touché. 

Cher Président,

Mon récent passage dans le cadre enchanteur de la pointe d’Agon a éveillé – ou réveillé – en moi quelques réflexions à propos de particularités linguistiques liées à l’univers que vous connaissez bien. La mer et les bateaux fournissent abondamment notre langue en expressions de toute sorte, le plus souvent sous la forme de métaphores. Pourquoi ? Sans doute parce que le jargon maritime, mieux que tout autre, se prête à imager les situations de la vie quotidienne. De toute évidence, le français garde les sédiments de ses anciennes traditions marines. Ceci est quelque peu paradoxal pour un peuple dont la culture maritime ne constitue pas le trait dominant ! “Passer un cap”, “redresser la barre”, “dériver”... Que de mots lourds de mémoire prononcés machinalement ! On accoste une jolie femme, le cœur chavire... L’influence du parler des gens de mer s’étend bien au-delà de ce que les linguistes nomment "champ sémantique de la marine". L’aviez-vous remarqué ?
La plupart de ces locutions ont été déformées par l’usage ou ont subi un glissement de sens qui les a éloignées de leur signification d’origine. On note que peu d’entre elles sont encore en usage chez les marins. On a beau se creuser les méninges, aucun lien apparent avec le sens premier n’en jaillit. Qui pourrait imaginer, quand sa voiture refuse de démarrer, que ce verbe signifiait à l’origine “rompre accidentellement ses amarres” ? Voilà notre conducteur en rade : c’est la panne, assurément, qui, avant de s’appliquer à des moteurs et autres mécanismes, désignait l’arrêt d’un navire par réduction de sa voilure, si je me fie aux dires du Petit Robert.
Qui, d’un marin ou d’un simple quidam, sait le mieux s’il est pertinent de mettre les voiles pour prendre le large plus rapidement ? Le tout sans même savoir, bien sûr, s’il arrivera à bon port.... Se rappelle-t-on qu’en étant en bordée on risque d’avoir du vent dans les voiles ? A quoi on pourra rétorquer que cela vaut mieux que d’être tristement encalminé... Il se peut que cette tendance soit ancrée dans nos habitudes. Pas question de baisser pavillon si l’on vient de se faire larguer et que l’on est au creux de la vague ! Après avoir touché le fond, il faut sérieusement envisager de se remettre à flot ! Ceux qui savent mener leur barque, voire naviguer à vue, même au cours d’un débat houleux, vous le diront, surtout s’ils ont beaucoup bourlingué. Il est tellement plus agréable d’avoir le vent en poupe, sans toutefois omettre de veiller au grain... Et il y en a tant d’autres, impossibles à citer sans provoquer la lassitude du lecteur...
Ce ne sont là, cher Président, que quelques considérations linguistico-marines que je tenais à vous livrer. Puissent-elles vous permettre de ne point désespérer du peu d’intérêt de nos compatriotes pour les choses de la mer : celle-ci bat toujours au cœur de notre langue et, si le coq gaulois n’est pas marin, le français est bel et bien maritime, il a gardé la saveur rêche du sel et de l’iode, et les couleurs de l’horizon.

Recevez mes plus cordiales salutations.

Une lectrice occasionnelle du "Bout du Banc".

vendredi 5 avril 2019

Bornéo 1834 : beau (patchouli) ténébreux


Recevoir ou m'offrir un parfum Lutens, c'est toujours un moment d’intense émotion, une fête au caractère presque sacré tant elle rayonne d'une dimension magique et mystique. Source de lumière et de chaleur au creux de l'obscurité, elle est indissociable de Noël, du plus noir de l'hiver, du froid, des illuminations qui scintillent dans nos yeux embués par l'air glacé, des cadeaux qu'on déballe dans un mélange de fébrilité et de recueillement.
Plus le temps passe, plus je les côtoie, plus je me rends compte à quel point les créations de Serge Lutens ont marqué une rupture avec la parfumerie traditionnelle et conventionnelle. Une révolution, ou une révolte, dans un microcosme plutôt petit-bourgeois, ronronnant et frileux - d'où ont quand même jailli des "ovnis". Je pense aux années 70-80-90, à Opium, à Poison, à Angel - et bien d'autres -, qui ont secoué le cocotier et qui, plébiscités par les femmes du monde entier au point de devenir mythiques, dotés d'une abondante descendance, prouvaient que, parfois, le culot payait.
Faire voler en éclats la sacro-sainte dichotomie homme/femme, socle quasi inentamé de la création olfactive (tellement plus pratique tant du point de vue de la culture que du marketing !) était déjà une révolution en soi. Le genre, Serge Lutens n'en avait cure, pas plus que les modes. Il voulait exprimer "autre chose", peut-être simplement "quelque chose" face à la vacuité des compositions qui paraient femmes et hommes au même titre qu’un accessoire, un marqueur social de bon ton, et se contentaient la plupart du temps de "faire joli", c'est-à-dire "sentir bon". Sans nous "parler" plus que ça. Révolte oui, mais c'est sans tapage que son esthétique singulière, profondément originale, s'est imposée avec des jus qui appelaient des images venues d'horizons inexplorés, de l'intimiste à l'infini, et recouraient à la mémoire, à sa mémoire. Et n'attendaient qu'une rencontre avec la nôtre.
Il y a peu de révolutions pacifiques, aussi faut-il s’en réjouir et les célébrer.
Fin 2018, une "nouvelle" collection a été lancée. "Nouvelle" avec des guillemets car, si les parfums sont restés (en principe) identiques, l'habillage a changé. L'inspiration vient d'outre-Atlantique, avec ces "Gratte-Ciel", évocations des constructions vertigineuses de la fin des Années Folles qui rivalisaient de hauteur et de magnificence. Fortune, pouvoir, prestige... c'est alors la surenchère chez les cadors de l'industrie et de la presse - bâtisseurs d'empires à la réussite souvent fulgurante. Les tours filiformes, défi à la gravité et à la raison, cristallisent le rêve américain. Quid de l'"esprit" Lutens dans le profil géométrique de Manhattan, dans cette démesure architecturale ?...
Bien des parfums sont passés de mes chers flacons cloches à ces "gratte-ciel" taillés dans le verre noir opaque (dans la foulée leur prix grimpaient eux aussi vers les sommets), tandis que d'autres se dépouillaient de leur contenant rectangulaire pour revêtir lesdits flacons cloches emblématiques des Salons du Palais-Royal. J'avoue ne pas trop comprendre les ressorts de cette politique dans laquelle on pourra voir une stratégie marketing comme une autre. Après tout, les parfumeurs ne vivent pas que d'amour et d'eau fraîche. Mais, là-dedans, qui décide ? Le Maître lui-même ? Les cols blancs des services commerciaux et financiers ? Je ne sais...
J’ai commencé à m’intéresser au patchouli (et à l’aimer !) avec mon cher et fidèle Patchouly d’Etro, qui m’accompagne en toute saison depuis plusieurs années, et j'ai eu envie de redécouvrir Bornéo 1834* de Serge Lutens, construit autour de cette note, à l’occasion de son « rhabillage ». Ce qui fut fait, à la parfumerie du Soleil d’Or à Lille.
Le duo Lutens-Sheldrake** excelle dans le registre des créations puissantes, opulentes et "sombres", identitaires de la Maison, d'où parfois la violence n'est pas exclue. Bornéo est de celles-là. S’il était une couleur, il serait une palette déclinée du fauve au brun Van Dyck. D'emblée, il présente, à mon nez, une facette vétiver accentuée - un versant entier, même, omniprésent, monolithique. Serait-ce le visage que prend ici le patchouli ? Les deux essences possèdent en effet des composés très proches. Cette note me rappelle la garde-robe de mes grands-parents et la botte de racines de vétiver, antimite naturel, qu'ils y avaient placée - présent rapporté d'Inde des lustres auparavant par un ami de la famille. Souvenir associé aux longs dimanches confits dans l'ennui de mon enfance, dont l'odeur semble se résumer - "mais pas que" - dans cette armoire, entre robes habillées, costumes grands-paternels et chapeaux de cérémonie. Pour cette raison, Bornéo m'a, de prime abord, rebutée. C'était il y a quelques années et je ne l'avais plus humé depuis.
Cette saignée résineuse, légèrement fumée, nettement camphrée, semble soudain se condenser, se calciner pour enfanter un nouveau personnage, la réglisse, noire et amère, dénuée de toute connotation "confiserie", fruit d'une transmutation par le feu. La silhouette longiligne, austère, vêtue de sombre (on croirait voir M.  Lutens en personne) s’installe dans un profond fauteuil de cuir craquant et odorant. Elle croise ses longues jambes. Sous la légère patine, on distingue la matière : râpeuse, rugueuse, encore sauvage. Elle insuffle au parfum son caractère âpre et contribue à le structurer, tandis que le camphre (quand je vous parlais d'antimite !), jouant sa partition en sourdine, s'obstine néanmoins à garder ses griffes serrées sur la composition. La "scène" s’étoffe peu à peu de fève tonka - amande, vanille et tabac blond - qui arrondit, adoucit l'ensemble, en assouplit la sévérité - sans le dépouiller de sa rigueur et sa noblesse. Car c'est bien la noblesse qui caractérise Bornéo. Notre beau ténébreux, entre portrait de Buffet et bronze de Giacometti, ne se départit jamais de sa dignité. Mais si, sous son habit strict, toujours droit dans ses bottes, il se refuse aux épanchements exubérants auxquels pourrait le convier le patchouli, il sait déployer une chaleur et une douceur surprenantes, tout en volupté contenue.

*Le nom de Bornéo 1834 se réfère aux châles importés des Indes Orientales Néerlandaises (et de ses comptoirs âprement disputés par les Anglais !), à l'époque où les élégantes d'Europe s'engouaient pour l'exotisme de ces parures. Le patchouli était réputé protéger des "prédateurs" - toujours les mites ! - le précieux chargement au cours de son long voyage. Et son parfum imprégnait durablement l'étoffe...

** Christopher Sheldrake est aux manettes de la création de la plupart, entre autres, des parfums Serge Lutens.

Illustration : Portrait d'une jeune femme dans une robe rouge avec un châle cachemire paisley - Eduard Friedrich Leybold - 1824
Une "petite dame" qui me semble dans sa sagesse bien loin de Bornéo, en dépit de son châle (NdA).

mercredi 6 mars 2019

Dieppe inside



Retrouver Dieppe, après de longs mois. Voir la mer surgir au bout de la route qui plonge vers la ville : une bande bleu-gris qu'on distingue à peine du ciel. Prendre, instinctivement, une inspiration - la première goulée d'air qui emplit nos bronches à notre naissance. Se savoir parvenue aux rives d'un mystérieux continent liquide aux origines de toute vie.
Longer les bâtiments de l'usine Alpine, avec un léger emballement du cœur. Dans une vaste enceinte goudronnée, gardées sous clé derrière de hauts grillages, objet de convoitise, une dizaine de petites merveilles attendent leur adoption par des heureux du monde. Se garer sur le front de mer, le long des immenses pelouses, face aux tours du château qui monte la garde sur les étendues vertes. Elles sont en cette saison désertes d'enfants joueurs, de cerf-volistes et de promeneurs de chiens, alors que le printemps frémit à peine dans son cocon encore clos. Arpenter la Grande-Rue, s'adonner au traditionnel lèche-vitrines, avec l'omniprésence de l'Absente. Ma mère, qui ne cesse de se rappeler à moi. Acheter à la Torréfaction Dieppoise du thé et un whisky, légèrement tourbé et fumé, dont le nom gaélique imprononçable signifie "la petite dame des îles". Maman.
S'offrir chez le traiteur quelques gourmandises qui composeront un repas du soir festif. S'attabler dans l'antre chaud d'un café face au port, prendre un "express côtier" sur fond de musique "d'ambiance" insignifiante et braillarde - de quoi noyer les mots, de quoi faire fuir. Prendre des photos et faire quelques pas tout au bout du front de mer - là où la ville laisse place à l'âpre visage des falaises livré au vent et aux vagues. Se retourner et observer la fumée noire du ferry à quai qui s'étire vers le large dans des contorsions d'ophidien blessé. Là-bas, devant nous, un nouvel éboulement s'est produit. Les marées ont disséminé de gros blocs de craie sur les galets.
Et respirer, respirer autant avec les poumons qu'avec les yeux, aspirer cette lumière, aspirer ce bleu-vert laiteux qui vient doucement bouillonner sur l'étroite langue de sable, incertaine frontière. Il n'y a quasiment pas de vent. La prochaine fois nous prendrons les vélos, pour sentir, comme ivres, l'air marin se glisser sur nos faces, y dessiner d’invisibles tourbillons dans un chuchotis ou un sifflement, voix du vent, voix de la mer, rassurante, inquiétante - inintelligible. 
Ressourcement et nostalgie, oh, nostalgie.
Se dire qu'on reviendra. Bientôt. Chercher. Chercher toujours. Chercher jusqu'au nœud serré des origines ce qui m'attache ici. Chercher dans chaque pas, chercher dans les monotones ruminations des vagues une porte entrebâillée sur quelque miséricordieuse Consolation.

Canteleu, le 6 mars 2019

mardi 12 février 2019

L'Amie prodigieuse



Si mon titre reprend celui d'une suite romanesque à succès, c'est un peu par paresse intellectuelle. Mais surtout parce qu'Armoise, la chatte, est une Amie. Et qu'elle est prodigieuse.
Rescapée d'un incendie, elle a été retenue quinze longs mois chez la dame à qui ma mère et moi l'avions confiée, en même temps qu'Arwen. L'été dernier, j'ai dû batailler pour la récupérer et finalement hausser sérieusement le ton, sourde aux vociférations de la dame en question qui, pour des raisons tout à fait farfelues, refusait de me la rendre. Mais je bénéficiais de la complicité de son gendre, habitué (et insensible !) aux caprices et bizarreries de sa belle-doche. Arwen avait rejoint le Paradis des Chats au cours de sa captivité, je l'appris ce jour-là - c'était le 1er août 2018. A peine le pied posé dans la pièce où vivaient une dizaine de chats privés de liberté, j'ai vu Armoise, "la Loutre". Perchée sur un meuble, elle me tournait le dos. J'avais si peur qu'elle m’ait oubliée après une si longue séparation. J'ai murmuré "Mon Armoise". Elle a émis un petit miaulis et m'a regardée. Armoise. J'ai pu la prendre dans mes bras et la serrer - pas trop fort, les chats n'appréciant pas outre-mesure les effusions débordantes -, l'embrasser, lui dire des mots tendres à l'oreille et répéter son nom. "Mon Amie Douce", "Ma Chérie Douce", "ma Tendresse" : autant de mantras qui participaient de notre relation quasi fusionnelle d'avant le cataclysme. Elle ronronnait. Elle paraissait en bonne santé - je la trouvais même un peu grossie. J'en pardonnais presque sa folle vindicte et ses cris de démente à la Thénardier abusivement rétentrice des chats d'autrui. J'avais retrouvé Armoise. Elle m'avait retrouvée. Patiente, et d'une bouleversante fidélité...
Je l'ai vivement embarquée dans son panier de transport.
Elle est revenue vivre avec moi, Fanchette et sa progéniture, Socrate et Xénon, nés en exil. Nous avons très vite - le temps d'une inspection circonspecte des lieux - renoué avec nos habitudes, même si bien des choses avaient changé...
J'ignore si elle a souffert de la séparation. Oui, sans doute, et sans doute autant que ma mère, qui n'était pas là pour l’accueillir, et moi...
Aujourd'hui Armoise est à moitié normande. (Moi je suis à moitié nomade 😉) Elle s'est approprié son nouveau domaine, à commencer par la maison. Après quelques frictions avec le maître de céans, Khéops le Noir, la paix semble rétablie. Lorsque j'ouvre la porte de mon bureau, je la trouve allongée à un mètre de là. Elle m'attend. Et j'ose enfin la laisser sortir pour des balades ou des explorations du territoire, un luxuriant jardin à flanc de coteau. Les premières fois je l'avais munie, la pauvre, d'un harnais attaché à une laisse. Las, la belle avait d'autres ambitions que ces courtes virées frustrantes. Ce qui devait arriver arriva : elle tira sur la laisse et se défit du harnais en un clin d’œil pour prendre ses pattes à son cou et disparaître dans la nature, au grand affolement de ses humains. Moi qui avais cru en l'harnais du salut... Trois-quarts d'heure après son évasion, Armoise est revenue. Satisfaite. A présent, elle m'accompagne lorsque je sors dans le jardin. Primesautière, mais tout odorat et tout ouïe. Et, où que je sois, elle accourt vers moi lorsque je m'accroupis et l'appelle doucement. On a tort de ne pas faire confiance aux chats. On a tort de ne pas faire confiance à un être qu'on aime et qui nous aime. Son bonheur est le mien.
En Normandie, Armoise, la Loutre, l'Amie Douce et, oui, prodigieuse, après avoir subi, comme son frère et ses sœurs félins moins chanceux, les rigueurs et l'absurdité de l'exil forcé, a recouvré son indépendance et reconquis son statut de chat libre.

 
 Je t'observe...
 Une patte étendue, une pose de star...
 Le doigt blanc... 
                       

Dans "son" bureau normand
 

 La Redoutable...


Merci à A., l'Ami prodigieux...

lundi 15 octobre 2018

Une halte sur la route (la petite église qui nous intriguait)



C'est une église, ou une chapelle, qu'on aperçoit au loin depuis la route départementale 1029 - rang subalterne auquel on a ignominieusement relégué ma chère et légendaire Nationale 29 - qui mène en Normandie. La Normandie, on n'y est pas encore, elle se fait attendre, mais on s'en rapproche, et on sait qu'une fois passé le rond-point du Coq Gaulois, on ne tardera plus à franchir le panneau qui indique au conducteur qu'il arrive en Seine-Maritime. Ma mère et moi nous prenions toujours la main à ce moment-là, tout excitées, sûres d'avoir atteint notre Terre Promise...
J'étais donc sur "ma" route, hier. Seule, avec mes pensées pour me tenir compagnie. En cet automne qui prend des airs de fin d'été, dans une lumière chaude mais déjà déclinante, la chapelle est apparue là-bas, sur ma droite, isolée dans le vaste patchwork des prés et des champs, au cœur d'un bouquet d'arbres, signalée par son clocher revêtu d'ardoises dressé contre le bleu du ciel. Vision familière, réconfortante. Elle nous intriguait toujours, ma mère et moi, et nous nous étions maintes fois demandé comment on y accédait. Nulle voie n'y menait depuis notre RN 29. Et puis un jour, en rentrant chez nous, nous avons décidé, sur une impulsion, de faire le détour. Même pas de quoi se perdre dans la campagne. Deux coups de volant, et nous nous sommes retrouvées devant l'édifice de briques, enclos dans un minuscule cimetière. Là, à l'écart de tout village, enfin elle se révélait sans pour autant se dépouiller de son mystère. Les lieux respiraient la paix et le silence ; c'est à peine si nous parvenait la rumeur de la route, qui s'étire à quelques encâblures. Ils invitaient le voyageur, ils nous invitaient au recueillement. Une brève pause, et nous avions repris la direction du Nord.
Hier, comme aimantée, guidée par je ne sais quel appel, j'ai refait ce fameux détour, venant, cette fois, de ce Septentrion qui n'est plus vraiment chez moi, bien que sa terre ait nourri mes racines. Malgré la courte distance à parcourir, j'ai cette fois réussi à me paumer (la voie vicinale, à peine visible de l'axe principal, semble ne mener nulle part, sinon dans l'étendue presque infinie des labours tout frais). Je suis revenue sur mes pas pour enfin garer ma fidèle Petite Tine devant le portail du cimetière, après un demi-tour sur route qui n'a pas laissé d'intriguer une visiteuse des lieux, laquelle m'a longuement fixée d'un regard torve - peut-être tout simplement curieux. Je suis descendue de voiture. J'étais au milieu de nulle part, dans un espace comme oublié des hommes, entre point de départ et destination, dans cet entre-deux où il me semble parfois passer ma vie. Arrivée, peut-être, aux portes de l'éternité... Il y avait des arbres, un pâturage bien vert, et les rares bruits alentours n'étaient autres que ceux de la campagne. Je me sentais étrangement calme malgré la fatigue du trajet qui commençait à me gagner. Je suis descendue de voiture, j'ai fait quelque pas, j'ai contemplé la façade rouge de la petite église qui nous intriguait, levé les yeux vers le faîte du clocher, posé la main sur la poignée du portillon, sans l'ouvrir... La Petite Tine elle-même avait l'air heureuse de souffler. Le siège passager était vide... Après un dernier regard sur notre chapelle perdue, dont je ne sais toujours rien, ni à quel saint elle est dédiée, ni pourquoi elle fut bâtie en un point si retiré, j'ai repris le volant, résolument - non sans me promettre de revenir. Je n'étais pas rendue. Mais j'emportais en moi le calme de ce moment fugace, volé au temps assassin et à l'indifférence routière.

Merci, Maman.

A ma mère, Annie K., 20 avril 1937 - 2 février 2018

dimanche 1 octobre 2017

"Le Mascaret", par Jean-François Coatmeur : vague à l'arme


J'ai lu voici quelques mois Le Mascaret, un roman de Jean-François Coatmeur, auteur principalement de polars. C'est le titre qui m'a fait choisir cet ouvrage "les yeux fermés" : il me rappelait mon chat Mascaret, mais aussi les bords de Seine que j'ai longtemps hantés. Le mascaret, c'est en effet cette vague qui lors des grandes marées remontait le fleuve avec une puissance inouïe, pareille au déferlement ininterrompu d'une armée aux rangs serrés, dans un grondement de tonnerre. Au début des années 60, la Seine fut endiguée, son lit creusé, et le phénomène, de ce fait, "castré". Certains prétendent qu'il n'existe plus, or le mascaret je l'ai vu : s'il n'a plus le caractère spectaculaire - et parfois meurtrier - d'avant les travaux, il est toujours cette vague qui avance sans à-coups et tient en respect le courant contraire. On ne vient pas à bout si aisément des forces de la nature...
Point de bords de Seine ici, mais essentiellement le Pays Basque. Nous plongeons, menés par une belle écriture classique, au cœur des destins entrelacés d'une femme et de deux hommes. Figure emblématique, respectée de la résistance anti-franquiste dans son Espagne natale, le docteur Ramirez s'est rangé des voitures. Il a ouvert un cabinet dans la petite ville d'Irrégui, de ce côté-ci de la frontière, où il mène une vie tranquille - irréprochable, pourrait-on dire - entre Chico, son homme à tout faire et ami, mais aussi son âme damnée, et ses quelques patients. Le guérillero sulfureux s'est effacé derrière l'homme distingué, détaché, le patricien "qui porte une eau de toilette Carven". A priori, un monde le sépare de Chantal, sage bourgeoise parisienne engourdie par l'ennui. Un jour, par désœuvrement, elle assiste à une conférence du docteur qui vient de signer un best-seller retraçant les péripéties de son existence flamboyante vouée au combat pour la justice. C'est, pour Chantal, une révélation quasi mystique. Elle est subjuguée. Elle pense avoir trouvé "la" cause, "sa" cause, celle pour laquelle elle veut s'engager et lutter. Elle quitte son mari, son appartement cossu, part pour le Pays Basque, rencontre le docteur, lui expose son désir de rejoindre les rangs de ses anciens frères d'armes. Il hésite, refuse, elle revient à la charge, et le docteur Ramirez, dont elle devient la maîtresse, la fait, à contrecœur, intégrer à un réseau de lutte terroriste contre le régime en place, où des missions subalternes lui sont confiées. Car, en Espagne toute proche, la sédition armée se poursuit sans trêve. Chantal, frustrée, réclame des missions plus périlleuses. Ramirez cède. Enfin, elle va connaître l'exaltation des actes "héroïques" et voir sa destinée s'accomplir.
Le "coup de main" est cette fois bien plus risqué pour elle : abattre un dignitaire du régime. Défaut de préparation, imprévus : les choses tournent mal pour le trio désigné à cette "tâche". Les deux terroristes parviennent à leurs fins mais tombent sous les balles de la police ; Chantal ne parvient pas à s'enfuir - une Alfa Romeo récalcitrante - et est arrêtée. Jugée, elle échappe de peu à la peine capitale et se voit condamner à la perpétuité dans une prison au régime particulièrement sévère, propre à broyer les plus fragiles. Ramirez, qui a suivi fébrilement le déroulement du procès et donné une conférence en faveur de sa protégée - appel véhément à l'opinion publique et à la clémence des juges -, est hanté par la culpabilité. Le mari de Chantal entre en scène, avec l'intention de tuer Ramirez qu'il considère responsable du sort de sa femme. L'agneau s'est mué en lion. Pourtant, au fil de leurs conversations, une étrange sympathie va se nouer entre les deux hommes, qui se découvrent un but commun : sauver Chantal qui dépérit dans sa geôle.
Tous ignorent que, quelque part, dans l'ombre, ce que l'on imagine être une sinistre police politique est à l'œuvre. Une "présence" qui confère dès lors au roman la tournure d'un thriller. A travers de laconiques échanges, nous apprenons l'existence d'inquiétants individus anonymes qui surveillent et pistent les protagonistes pour référer de leurs faits et gestes à une autorité sans visage, qui semble aussi puissante que redoutable, et fait en permanence peser une sourde menace sur ces derniers. Y a-t-il un traître dans l'histoire, et si oui, qui est-il ?...
C'est le choc quand Chantal s'évade du pénitencier en compagnie de codétenues qui, moins chanceuses,  sont rattrapées et tuées. Une évasion fortement médiatisée qui ne laisse pas d'étonner et d’inquiéter Ramirez. Les circonstances de cette cavale lui paraissent plus que suspectes : les autorités franquistes ont-elles manigancé l'opération ? Et pourquoi ? Comptent-elles sur la fugitive pour les mener jusqu'à lui ? Franco, sur le déclin, n'a, en effet, pas oublié l'un de ses plus irréductibles opposants...
L'ouvrage n'est pas sans rappeler - d'assez loin, toutefois - Les mains rouges, de
De fait la clé du titre n'est livrée qu'à la fin du roman. Un mascaret apprécié des surfeurs subsiste toujours sur l'Adour, la "Barre". La vague tumultueuse emporte tout sur son passage et, si elle joue un rôle purificateur, sa violence abolit le parcours, le passé de ces êtres aspirés - par choix ou malgré eux - par une histoire, par l'Histoire, ne laissant derrière elle que l'amertume de l'oubli.

Le Mascaret est publié chez Denoël et au format poche chez Liv'Poche.

Illustration : le mascaret à Caudebec-en-Caux, Seine-Maritime, carte postale ancienne.