mercredi 5 mars 2014

Mouna s'est endormie


 

Il y a des chats qui traversent vos vies comme des étoiles filantes. Et d'autres qui font avec vous un bout de chemin considérable : dix ans, quinze ans, ou plus. La perte d'un chat jeune s'accompagne d'un sentiment d'injustice, de révolte, de culpabilité, parfois... Celle des greffiers plus chargés d'ans est admise comme inéluctable, alors qu'apparaissent et s'accentuent les signes du vieillissement. Le chagrin est-il différent selon que le félin vous ait été arraché bien trop tôt ou au contraire qu'il ait pris le temps de vieillir à vos côtés ? L'occasion m'est donnée de méditer sur la question...
Mouna, Moune, la Moune, la Grosse Touffe, Mouna-Mouton, la Brebis de Douvrend s'en est allée. Elle était arrivée un jour de novembre 2000, déjà adulte. La première image qui m'ait marquée est celle d'un chat magnifique, pelage gris et blanc vaporeux, yeux d'émeraude, allure princière, assis sur le seuil de la buanderie. Il me regardait, à la fois hautain et intimidé par le nouveau milieu où il avait atterri. Il s'était sans doute laissé approcher sans trop de difficulté, circonvenu par une écuelle de pâtée, et convaincre de notre absence d'hostilité. Il s'avéra qu'il s'agissait d'une demoiselle, et tout laissait à penser qu'elle était de race angora. Comment s'était-elle retrouvée ici ? Le gîte et le couvert que nous lui offrions lui plurent, et elle resta parmi ses frères et sœurs adoptifs.


Il fallait lui trouver un nom digne de sa beauté et de ses origines. Après quelques tâtonnements, elle fut baptisée Mouna. Mouna Ayoub, icône people du début des années 2000 et collectionneuse de robes de haute couture, y fut-elle pour quelque chose ? Je ne sais pas. Contrairement à son illustre homonyme, Mouna n'avait qu'une robe, et elle lui seyait à merveille en toutes circonstances. On évoqua aussi la princesse Mouna, première épouse du roi Hussein de Jordanie et mère de l'actuel souverain, Abdallah. Toujours est-il que ce nom convenait parfaitement à la nouvelle venue ; comme elle, il fleurait l'Orient et les Mille et Une Nuits.
Avec ses pattes antérieures de couleurs différentes - une grise, une blanche -, Mouna semblait porter une tenue du soir asymétrique. Elle était l'élégance même. J'avais un peu honte de l'affubler de surnoms comme Moumoune ou Chenille Velue. Elle ne s'en offusquait pas. Pour paraphraser Renaud dans la chanson "Mistral gagnant", ses grands yeux étirés étaient d'autant plus beaux qu'ils avaient l'avantage d'être deux. Mouna, c'était la star.
Son cri s'apparentait à un bêlement. D'où ses surnoms ovins (mais pourquoi "Brebis de Douvrend" ? Mystère !). Elle rouscaillait souvent, la Grosse Touffe, altesse irritée par l’impéritie de ses serviteurs. Elle pouvait se montrer revêche mais elle était aussi aimante, câline, douce. Quand je lui ai infligé par mégarde une coupure en voulant tailler un "grumeau" formé dans son pelage, elle n'a pas protesté... Elle m'a juste lancé un regard d’incompréhension que je n'ai su interpréter d'emblée. Je m'en veux encore...


Été 200x... Vacances au Cap d’Antibes. Je viens d'être précipitée sans préparation dans un panier de crabes (image assez mal choisie puisque les crabes ne sont pas venimeux). Malveillance, jalousie larvée, vexations et humiliations, couples ou ex-couples qui se déchirent, ce qui n'est pas sans effets sur un duo tout neuf. Les acteurs : les membres d'un clan qui se connaissent depuis quinze ans. Le décor : une villa de style colonial entourée d'un jardin où pousse une végétation luxuriante. Je parle avec le jardinier, lui demande le nom des plantes. Il a perçu mon mal-être, peut-être à force d'écouter le langage muet des fleurs. Solitude, même si je suis moi aussi en couple. Je me sens "chat parmi les chiens". Le matin lui et moi allons acheter les viennoiseries du petit-déjeuner pour une quinzaine de personnes. Sur le présentoir de verre une pâtisserie m'interpelle : "brioche mouna". Perplexité. Mais c'est comme si, à mille cent kilomètres de là, une créature familière m'adressait un signe, me rapprochait de mon univers quotidien, consolateur. Je me sens rassérénée, et surtout moins seule, par la magie de ce nom. Ce matin-là, et d'autres matins encore, il y aura de la mouna à table avec le café pour tout le monde.
J'apprendrai plus tard que la mouna est une spécialité algérienne, oranaise plus précisément, et pied-noir, une brioche que parfument l'anis, la fleur d'oranger et le rhum brun. Elle est traditionnellement dégustée lors du pique-nique du Lundi de Pâques. Je garde toujours une tendresse pour la mouna, qui m'a sauvée dans un moment de détresse. Depuis, je n'en ai plus trouvé que dans une grande surface des environs d'Amiens et au Monoprix de Rouen. J'aimerais en retrouver les saveurs... Il y a longtemps que les souvenirs délétères s'en sont détachés.
Il fallait que je raconte cette histoire. Comme un hommage un peu insolite à Mouna.


Ces dernières années, ces derniers mois, le temps avait resserré son emprise sur elle. Elle avait maigri, semblait parfois hagarde. Tant de mes chats sont partis si tôt qu'en voir un vieillir tient à la fois du miracle et du brisement de cœur. Mais elle était toujours Mouna, la princesse.
Le dernier jour, elle tenait à peine sur ses pattes. Elle s'est retirée dans une penderie. Elle allait mal, ne parvenait pas à trouver une position confortable. C'est parmi les draps inutilisés et plus vieux que moi qu'elle s'est éteinte, et que je l'ai retrouvée.
Ce qui a changé dans la maison est plus ténu que l'atmosphère, et pourtant une béance s'est ouverte dans le tissu des jours. Pour en revenir à mon propos préliminaire, la perte d'un vieux compagnon félin ou canin nous confronte abruptement au passage du temps. On se retourne. Derrière nous, un début, une fin. Entre les deux, des années, de nombreuses années, enfuies sitôt traversées, réduites à rien dans l'instant d'un souffle, des années de sa vie, des années de nos vies, un pan d'histoire qui déjà s'éloigne. Au bout du compte, le constat, et le chagrin, sont les mêmes. Presque les mêmes, puisque pour ceux qui firent si longtemps partie de nos existences, partagèrent avec nous bons et mauvais moments et furent nos gardiens autant que nous fûmes les leurs, une nostalgie tenace s'infiltre dans nos pensées et, si nous pleurons sur eux, nous pleurons aussi un peu sur nous...
Mouna s'est endormie. Au revoir, Princesse d'Orient, Belle des Belles, arrivée telle un ange descendu du ciel. Les marques du temps sur toi seront effacées, et les images de ta beauté resteront dans nos cœurs.


mercredi 8 janvier 2014

Les voeux de la vieille

Voici janvier, voici la Nouvelle Année, encore immaculée, qui s'étire devant nous comme une page vierge, offrant des possibilités d'écriture illimitées, une totale liberté. 2014. Il me semble que voici peu seulement, on se souhaitait une bonne année 2013 avec force bises, flûte de champagne en main. Que Diable le temps a-t-il fabriqué ? Encore un phénomène inexpliqué !
Et moi, qu'ai-je fait pendant tout ce temps ?
Toujours est-il que c'est l'heure du changement de calendriers. Avec un petit pincement au cœur, je dis bye-bye aux chats qui ont rythmé 2013 et veillé sur moi tout au long de ces douze mois. Ils rejoignent leurs prédécesseurs dans ma bibliothèque. Et j'installe leurs successeurs. Cette année j'ai en outre posé sur mon bureau - où pourtant la place se fait rare - une éphéméride intitulée Une question de Chat par jour. 365 photos de chats ! L'assurance d'une culture accrue ! En fait, cette éphéméride propose en alternance questions d'ordre félin et devinettes humoristiques. Las, on n'a pas le temps de s’attacher à ces faces de matous qui défilent, que chaque jour efface. L'éditeur recommande de "conserver précieusement les feuilles après les avoir détachées". Ce que je ne saurais manquer de faire.
Si les humains festoient et célèbrent joyeusement le Nouvel An et à cette occasion échangent des vœux et prennent de bonnes résolutions, la Terre n'a cure de ce changement d'année. Elle continue à tourner sans sourciller, sans marquer de pause, indifférente. Mais les géophysiciens vous diront que sa rotation ralentit. C'est un fait scientifiquement prouvé. Pour une fois nous n'y sommes pour rien : progressivement le globe terraqué perd de l'énergie, absorbée par la Lune (qui en profite pour s'éloigner, se soustraire à l'attraction terrestre, se faire la malle, quoi. Comme on la comprend, parfois !). Ainsi, il y a plusieurs millions d'années, les jours étaient nettement plus courts. Pour les dinosaures, concilier taf, vie de famille et loisirs relevait du casse-tête. Il en résulta un burn-out généralisé parmi ces sauriens. Le stégosaure était à côté de ses plaques, le plésiosaure d'amour ne durait qu'un moment. A l'époque on ne connaissait ni les maisons de repos, ni les coaches, ni les antidépresseurs, ni les techniques de relaxation. Aussi les malheureux ne survécurent-ils pas à leur épuisement. Voici enfin résolu le mystère de leur extinction brutale.
Durant les fêtes, la paresse croissante de la Terre et le karōshi des T-rex, diplodocus et autres brontosaures ne m'ont pas empêchée de goûter à plusieurs sortes de brioches, en tranches de préférence tartinées de confitures festives ou de miel de montagne. C'est l'apanage des petits-déjeuners en cette période. On revient au pain et aux galettes de céréales soufflées avec un brin de nostalgie... tout en sachant qu'il n'est pas interdit d'améliorer, de temps à autre, son ordinaire de viennoiseries, et ce quel que soit le moment de l'année.
A propos de temps qui file, il est des anniversaires dont je préfère ne pas parler. Surtout du mien, qui m'attend au tournant, quelque part en avril prochain. Mais il est en d'autres que je peux évoquer sans avoir envie d'entrer dans l'avenir à reculons, comme le disait Paul Valéry. Aujourd’hui, The Normand Bedroom fête ses six ans d'existence. D'existence officielle et publique, s'entend. Car le projet, non, plutôt l'idée vague, nébuleuse, qui s'est peu à peu solidifiée et a pris forme, je la portais depuis quelque temps en moi. Je me revois, élaborant une mise en page tâtonnante, postant timidement mon premier billet, puis étonnée de recueillir mon premier commentaire. Et ma Chambre est toujours là, remplie au fil de mon inspiration, marquant parfois le pas... L'anniversaire d'un blog est toujours une sorte de rendez-vous. On regarde en arrière, on s'y livre à un petit point.
C'est, à notre modeste échelle, important. Mais évidemment, rien là encore qui justifie une pause de notre planète, ni de quoi fouetter un tricératops.

Bonne année à mes fidèles lecteurs.

PS : pas de photos pour le moment, mon réflex s'obstinant pour une raison que j'ignore à me fournir des images floues... Je vais tâcher de remédier au plus vite à cette lacune.

lundi 25 novembre 2013

Chalendriers

Depuis plus de deux mois déjà, ils vous font de l’œil sur les présentoirs tournants postés bien en vue à l'entrée (ou la sortie ; c'est selon) des librairies.
"Ils", ce sont les calendriers. L'année a à peine le temps de s'achever que déjà les éditeurs nous bousculent, nous projettent de force dans la suivante. Il y a tous les gabarits : les grands (pour décorer les murs), les petits (pour poser sur un meuble). Stratégie commerciale : ces objets sont beaux, tentants, proposés par le vendeur en quantité limitée. On nous incite donc fortement à prévoir. "Mieux vaut tenir que courir".
Depuis pas mal d'années, je suspends au mur de mon bureau un calendrier "à chats". Ce qui ne vous étonnera pas outre-mesure. Ces faces ou ces silhouettes félines qui rythment les mois, voire les semaines, font partie de mon décor quotidien. Point question de jeter les éditions des années passées : je les garde soigneusement dans ma bibliothèque, moins pour des souvenirs qui se seraient accrochés aux jours que pour la beauté, l'humour ou la créativité des images. Car certains de ces objets sont de véritables œuvres d'art. Et si le thème est invariable, ses déclinaisons sont multiples. J'ai ainsi eu les Chats de Dubout, achetés à la droguerie Deconihout, rue du Gros à Rouen, ces matous et ces matounes qui nous montrent impoliment leur derrière ou jouent les mères de famille nombreuse, reflétant l'humour sarcastique et irrévérencieux du dessinateur. J'ai accroché au mur des minettes élégantes et charmeuses, dessinées tout en lignes fluides et sinueuses dans une dominante rose et rouge, qui se prélassant dans un escarpin à talon aiguille, qui arborant fièrement une aigrette très Années Folles. Des chats photographiés, et pas par n'importe qui : depuis le 1er janvier les clichés de Hans Silvester me tiennent compagnie. C'est en fait un ouvrage, intitulé "Paroles de chats", où les images - une chaque semaine - s'accompagnent de quelques lignes signées Raphaële Rives. Les greffiers n'apprécieraient pas nécessairement qu'on leur prête des propos dont ils n'ont que faire pour s'exprimer (ah, l’anthropocentrisme !). Mais ne chicanons pas. Photos et modèles sont magnifiques, plus beaux les uns que les autres. On aimerait les contempler tous en même temps. Et puis on trouve des ressemblances avec les membres de la tribu. J'espère qu'une édition 2014 est prévue... Au-dessus de mon bureau est suspendu un calendrier dont d'attendrissants chatons ornent les pages. La salle de séjour n'a pas été oubliée : là chaque mois présente deux matous. On retourne (si on veut) la page vers le 15 pour admirer une nouvelle beauté poilue.
J'ai remarqué que les calendriers à chats avant tendance à partir très vite des présentoirs. (Je me suis dit que je ne partageais pas mon ailurophilie qu'avec moi-même : ça rassure). Alors j'ai fait mes provisions : dans quelques semaines les chats de Hans Silvester et ceux de la maison Yvon (comme les cartes postales !) auront des remplaçants. Ils sont (pour l'instant) trois à se disputer les meilleurs emplacements. Et il n'est pas dit que je ne céderai pas de nouveau à la tentation. Tant pis s'il faut monter de nouveaux murs pour y apposer mes trouvailles, dont le caractère utilitaire n'est finalement qu'un prétexte (même s'il est parfois bon de savoir quel jour on est).
Une chose est sûre : avec ou sans chats, le temps file... Mais contrairement à nous, fols que nous sommes, ces sages ne sont pas tentés de le retenir...
Et le traditionnel calendrier des Postes, direz-vous ? Est-il aussi illustré de chatons jouant à cache-cache dans les pots de géraniums ? Et vous pensez "Forcément". Que nenni : pour 2014, j'ai choisi des vieilles voitures...

jeudi 19 septembre 2013

Mes nuits avec mes ennemies


L'été a basculé dans l'automne et avec la fraîcheur apparaissent les premières (grosses) araignées. Elles replient leur transat, rangent leurs vêtements légers et se faufilent dans les habitations pour y chercher quelques degrés supplémentaires. Leur compagnie est discrète : elles se déplacent sans bruit et n'élèvent jamais la voix.
Souvent elles établissent leur campement domestique dès fin août. Mais c'est seulement hier qu'elles ont fait leur apparition dans ma chambre. Car elles étaient deux, oui ! Si je ne peux réprimer un sursaut à leur vue, il est hors de question pour moi de leur faire du mal. Elles sont plus impressionnantes que méchantes. L'une se tenait sur le mur, au-dessus des doubles-rideaux, l'autre était arrimée au plafond, pas à l’aplomb de mon lit heureusement. J'étais ainsi en compagnie de trois grosses bêtes noires, puisque Lara dormait sur le canapé. Ma hantise : qu'un de ces arachnides (à l'exclusion de Lara, qui ne se déplace jamais au plafond) ne tombe sur moi pendant mon sommeil et n'entreprenne de me chatouiller la figure. J'ai peur de me réveiller prisonnière d'une toile gluante, incapable de m'en dépêtrer, apprêtée pour le petit-déjeuner de ces animaux. Comme l'infortuné Frodon dans Le Seigneur des Anneaux. Cependant nulle visiteuse nocturne n'est venue escalader mon oreiller. Au matin les deux monstres avaient disparu : je me demande où ils se planquent dans la journée.
Avec l'automne je retrouve aussi les effluves enveloppants et nostalgiques de L'Heure Bleue. Les années n'ont pas altéré sa magie. Je ne m'en lasse pas. La maison ne reculant devant aucun sacrifice, je m'en octroie deux ou trois pschitts de manière quasi rituelle le soir avant de me coucher. Contrairement aux araignées, mon parfum est encore là le matin. Peut-être a-t-il un effet répulsif sur ces bestioles ? Peut-être sont-elles réfractaires à l'art de Jacques Guerlain ? Je me réserve le droit de manifester mon désaccord mais ne leur en veux pas... Pas du tout !
Ceci m'amène à la grande question : quel parfum vais-je porter, outre L'Heure Bleue, cette saison ? J'ai senti quelques "sorties" parfumées de cette rentrée. Rien qui me convainque. Une "livraison" dont la banalité m'attriste. La seule mouillette que j'ai gardée dans ma poche est celle où j'avais vaporisé Vol de Nuit, l'octogénaire encore bien sémillant et qui n'a pas fini de distiller ses mystères. Mais il n'aime pas le froid. Non, je rêve à un Lutens : Rose de Nuit (encore un nom nocturne), une rose chyprée, musquée, aldéhydée, sombre, "sale", diraient les spécialistes. J'en ai une concrète (ou à présent ce qu'il en reste). Je ne suis pas très "rose" mais celle-ci m'a séduite à pas de loup. Pas attrayante au premier abord, mais vite enivrante, addictive une fois révélés ses charmes cachés. On est dans un sous-bois tapissé de mousse humide. Une faunesse est passée par là - ou une femme sauvage, à demi nue, à demi vêtue de peaux aux relents âcres et pourtant doux. Elle sème sur ses pas des pétales odorants. Rose, ô pure contradiction, volupté de n'être le sommeil de personne sous tant de paupières, s'exclame Rilke, mais sa voix se fêle et le vers s'achève dans un murmure.
Pour l'instant c'est un vœu pieux. Si je peux me procurer un jour ce jus dans son flacon-cloche, j'espère qu'il saura me rassurer et aura le même effet que L'Heure Bleue sur les araignées d'automne. Qui sont des petites bêtes frileuses. Comme moi.

Illustration : sculpture de Louise Bourgeois.

dimanche 28 juillet 2013

Vingt-quatre ans d'amour



Sables, c'est vingt-quatre ans d'amour aujourd'hui. Ça se fête. Je le fête tous les ans.
Par l'intermédiaire d'un ancien prof (j'avais en commun avec lui des origines slaves, et son père, à Grasse, était "dans" le parfum), j'avais passé une partie de la journée chez Quest International à Neuilly, important producteur de fragrances et d'arômes, et je m'étais gorgée de connaissances à la source même, auprès de ceux qui, de l'assistante de direction au big boss en passant par l'un des "nez" maison (Maurice Roucel en personne si j'ai bonne mémoire), détenaient le secret de la conception et la fabrication des parfums. J'avais été traitée comme une hôte de marque, découvrant même le dernier Guerlain avant son lancement, Samsara.
Les secrets étaient restés secrets, mais ces quelques heures avaient été très enrichissantes. Invitée par la maison, j'avais déjeuné avec la charmante assistante de direction, Odile. Nous avions évoqué les marques "de niche" (à l'époque on disait plutôt "confidentielles"), en parfums et en maquillage. A 16 heures j'avais, grisée et la curiosité attisée, repris mon bus vers mon hôtel parisien. Et, une fois arrivée à destination, entraîné ma mère vers les Galeries Lafayette, bille en tête. Je devais sentir ou re-sentir les Goutal. Oh, je les connaissais déjà un peu, j'avais porté Folavril (aujourd’hui supprimé du catalogue, quel dommage !). Un pschitt de Sables sur le bras m'avait immédiatement conquise. C'était LA rencontre. C'était le début d'un grand amour. Et j'avais quitté le grand magasin avec un petit atomiseur dans un sac beige et or. Je l'ai encore.
Depuis, les années se sont succédé, et les flacons de Sables aussi. Nous nous retrouvons dès les beaux jours. Inutile de préciser que cette année les retrouvailles furent fort tardives.


Cette année aussi Goutal a changé ses emballages (je refuse "packaging"). Le cartonnage est plus élaboré, plus luxueux tout en restant sobre, dans le "bon ton" maison. Je m'en bats l’œil peu me chaut. Mais me semble-t-il le jus a changé aussi. D'où vient cette infirme bouffée citronnée dont je mettrais ma main au feu qu'elle ne s'y trouvait pas auparavant ? Cette note goudronnée et ce musc, en fond, accentués ? "Mon" Sables se serait-il masculinisé, lui l’androgyne, pour moins dérouter une clientèle potentielle ? Si mon nez et ma mémoire ne me leurrent pas (et j'en doute, car je le connais trop bien), j'en suis triste... Mais je le porte quand même : il est toujours mon parfum d'été, et je ne peux imaginer les beaux jours sans lui, sans les souvenirs que m'apporte selon les jours chaque bouffée. Il est le message et le messager, celui qui me chuchote à l'oreille les heures de ma jeunesse.


Quest International a été racheté par son concurrent Givaudan en 2005. Exit Quest, nid pour moi de mémoire olfactive...
Mon premier flacon de Sables est en bas droite sur la première photo.

mardi 21 mai 2013

Boris - une liturgie peu orthodoxe

Boris, le "Bô" au pelage bleu, fidèle de mes pages, s'en est allé. Une insuffisance rénale a eu raison de lui. Il avait sept ans et demi.
A la disparition d'un de mes chats, mon premier réflexe est de me précipiter sur les quelques poignées de photos que le disque dur a soigneusement engrangées, comme pour empêcher son image de fuir, et passer encore un peu de temps, seule à seul, avec lui. C'est mieux "à chaud". Plus tard, on ne peut plus regarder les photos : on pleure. On essaie dans le même temps de se remémorer tous les Boris célèbres. Voyons, Eltsine, Johnson, Vian, Karloff, Cyrulnik, Pasternak, bien sûr, Akounine, Becker, si l'on veut, comme si les énumérer restituait par petites touches la présence du "Bô".
Boris était l'avant-dernier des chats nés chez moi, l'avant-dernier représentant de la lignée d'Andelle, cette prolifique Médée qui elle non plus n'est plus là. Bosco, son cadet de deux ans, fait à présent figure de derniers des Mohicans. Il porte là un lourd et précieux héritage.
Cette fois-là, Andelle avait mis bas dans la garde-robe de ma mère, bien à l'abri. Le nom du chaton avait-il quelque rapport avec la couleur de son pelage que les spécialistes qualifient, dans leur jargon, de bleue ? Je ne crois pas. Ce fut pure contingence - à moins que l'inconscient n'ait parlé. Ses origines slaves imaginaires en faisaient un lointain parent. Visiteurs et passants s'extasiaient sur ces yeux d'émeraude et cette robe aux tons de fumée, affublant leur propriétaire de "Chartreux" ou de "Bleu russe". Boris devint slave malgré lui. Je lui répétais : "Boris, tu pris de beaux risques en te faisant passer pour un beau Russe". Il n'en avait cure.
Il aimait, le soir, se coucher sur la table. La tête posée plus bas que le corps, ce dernier s’étalant sur un dictionnaire ou une pile de journaux. Cette position lui avait valu le surnom de Catoblépas, d'après l'animal mythique doté d'un cou si long que sa tête reposait sur le sol, le contraignant à regarder hommes et bêtes par en-dessous. D'où son nom, en grec. Il signifie "qui regarde vers le bas". Alors que ça devrait être le contraire. Rien à voir, malgré les apparences, avec un "cat" quelconque. Les Anciens affirment que celui qui croisait le regard du Catoblépas mourait sur-le-champ. Celui qui croisait le regard de Boris plongeait dans deux lacs purs, vert bleuté, ne reflétant que tendresse et innocence. Il appréciait aussi les appuis de fenêtre, celui de mon bureau en particulier. Il se cachait derrière le double rideau, comme un sicaire prêt à fondre eustache levé sur quelque vieux rentier aussi radin qu'égrotant. Mais Boris ne fondait sur personne. Il aimait le calme. Aussi je prenais garde à ne pas le déranger derrière sa tenture.
Il m'arrive souvent, le soir toujours, de prendre un petit expresso décaféiné. Boris le savait, qui guettait l'arrivée sur le plateau de la bouteille de lait. Il n'avait de cesse que j'en verse un fond dans la tasse mauve un peu rustique qui lui était réservée. Et il se régalait.
Le jours de pluie, il se couchait en rond sur mon bureau. Seul un furtif remuement de papier m'indiquait par instant sa présence. Une présence de chat, discrète et pourtant intense. Des conditions de travail, de lecture ou de réflexion, idéales.
J'ose à peine vous livrer, front bas et rouge aux joues, une anecdote qui me fait honte. Voici quelques années, Boris fut en mon absence prisonnier trois jours de ma garde-robe, dans l'espace ménagé entre deux planches. D'où venait ce bruit bizarre, à mon retour, dans ma chambre ? On eût dit un grattement, ou un appel inarticulé, étouffé... J'eus un peu peur, oui... J'ouvre la porte... et découvre un Boris étonné, un peu ahuri, un peu ankylosé, peut-être, le nez à moitié pelé de s'être frotté en vain aux cloisons de bois. Il avait vécu ainsi sans boire ni manger... ni bouger, son cachot étant de dimensions réduites, rendues plus exiguës encore par des chaussures et des sacs entassés pêle-mêle. Il s'était laissé enfermer avant mon départ. Le "pis" était qu'il semblait heureux, pour ne pas dire joyeux comme tout de me voir et ne manifestait pas la moindre trace de ressentiment à mon égard, moi sa geôlière ! Son bourreau ! Boris eut droit ce soir-là aux meilleurs petits plats, aux câlins les plus tendres. Je m'en suis bien sûr énormément voulu. Je m'en veux encore. Et je prends soin de procéder à l'appel avant de quitter la maison pour quelques jours.
Boris était aussi Raminagroboris, Cousin Boris de Moscou et, tout simplement, le Bô.
Je me souviens du jour où Mascaret s'est endormi. Je rentrais sans lui, accablée. Ce jour-là Boris a accouru sur le trottoir en miaulant fortement pour m'accueillir à ma descente de voiture, comme pour me dire "Je sais et je suis là", et me consoler.
Boris, mon Petit Homme Gris venu de l'espace, est parti. Il repose dans son jardin. Il nous manque. Il ne viendra plus chercher son lait du soir, et la tasse mauve restera vide.

En attendant l'album souvenirs... :

Boris, bureaucat
Boris, vrai Bleu russe 
Brassage d'air (propos au tonneau)

lundi 20 mai 2013

Jubilé : la fête à Lara


L'an dernier, c'était celui, en grande pompe, de la Reine d’Angleterre. Cette année, c'est celui de Lara. Je parle, bien sûr, de jubilé. Mai 1999 - mai 2013. Je fête ce mois-ci les quatorze ans de l'arrivée de la "Très-Belle".
Lara, vous la connaissez. La voici sur le velours sanguine de mon pantalon. Je vous en avais déjà parlé, plus spécialement ici. Il était alors question de onze ans d'amour. Le temps a passé. Je la revois, voici quatorze ans, dans le jardin, à quelques pas de la maison, me fixant de ses yeux ronds, un peu saillants (comme ceux, vous ne l'ignorez plus, de la chanteuse belge à qui elle doit son nom, la pauvre), traversés de sentiments indéfinissables. Elle m'adressait un message subliminal. Elle savait. Elle avait choisi. Les points d'interrogation dans son regard n'étaient que question rhétorique. Oui, elle s'installerait ici, oui, elle resterait. Elle est toujours là, un peu plus maigre, peut-être. Toujours dynamique et joueuse, elle pique presque quotidiennement ses "crises de chat" qui l'entraînent dans un tourbillon vers le sommet des armoires et du buffet. Autoritaire, elle intervient dans les bagarres de matous pour séparer et tancer les pugilistes. Elle reste fidèle à elle-même.
Pour ce jubilé, point de réceptions fastueuses, point de parade fluviale (à quoi bon : il pleut) au programme. Mais un redoublement de câlins, de caresses, de baisers et de douceurs en pochons au prix du béluga. Moins royalement qu'outre-Manche, mais avec autant sinon plus de ferveur, c'est lampions, pétards et cotillons. C'est la fête à Lara ! Et je le lui chante sur tous les tons. Elle est bien la Reine des Chats !
On ne sait pas très bien quel âge a le Chat Noir. Dix-sept, dix-huit ans ? Plus ? Elle a en tout cas été nommée Doyenne de la Faculté. Il nous faut accepter que nous ne connaîtrons jamais certaines choses. Les chats sont très doués pour les secrets. Et les leçons de vie. Le chat est mystère. L'âge importe peu. Un an de plus ou de moins n'enlève rien à l'amour que nous portons au Tarsier Noir.
Dix-sept, dix-huit ans, c'est, à l'échelle humaine, un âge avancé. Peut-être a-t-elle servi de modèle à Steinlen pour ses fameuses affiches du Chat Noir et à Henry Cany, illustrateur attitré de la marque Marchal, pour imaginer sa face de chat emblématique. (Comme toute femme - et tout homme ! - Lara va me tenir rancune de la vieillir, là...) La Très-Belle a d'ailleurs, dans un photomontage-hommage, prêté ses yeux à Marchal, qui fête cette année son quatre-vingt-dixième anniversaire. Pour sa ressemblance avec le Matou aux yeux phosphorescents, elle est l'égérie honorifique de l'équipementier automobile à l'occasion de cette célébration.



Pour tout cela, Très-Belle méritait bien notre admiration et nos témoignages d'amour. Il fait froid, il pleut, il vente. Mais quel que soit le temps, le mois de mai est le mois de Lara.

Pour terminer, une superbe chanson interprétée par son homonyme Lara Fabian et Maurane, peut-être ?