samedi 16 septembre 2017

La vie intime est maritime


J'ai retrouvé dans mes cartons virtuels ce texte - façon "courrier des lecteurs"  -signé bibi publié voici un petit paquet d'années dans le bulletin des plaisanciers de la pointe d'Agon. Rien que ça ! Le thème du vocabulaire maritime me trottait dans la tête depuis un moment. J'avais listé les expressions ayant trait à la mer ou issues du langage des marins. L'inspiration est venue. Le texte est toujours là. Il ne me semble pas - contrairement à son auteur - avoir trop vieilli. Je n'y ai point touché. 
Je revendique mon droit à la fainéantise !

Cher Président,

Mon récent passage dans le cadre enchanteur de la pointe d’Agon a éveillé – ou réveillé – en moi quelques réflexions à propos de particularités linguistiques liées à l’univers que vous connaissez bien. La mer et les bateaux fournissent abondamment notre langue en expressions de toute sorte, le plus souvent sous la forme de métaphores. Pourquoi ? Sans doute parce que le jargon maritime, mieux que tout autre, se prête à imager les situations de la vie quotidienne. De toute évidence, le français garde les sédiments de ses anciennes traditions marines. Ceci est quelque peu paradoxal pour un peuple dont la culture maritime ne constitue pas le trait dominant ! “Passer un cap”, “redresser la barre”, “dériver”... Que de mots lourds de mémoire prononcés machinalement ! On accoste une jolie femme, le cœur chavire... L’influence du parler des gens de mer s’étend bien au-delà de ce que les linguistes nomment "champ sémantique de la marine". L’aviez-vous remarqué ?
La plupart de ces locutions ont été déformées par l’usage ou ont subi un glissement de sens qui les a éloignées de leur signification d’origine. On note que peu d’entre elles sont encore en usage chez les marins. On a beau se creuser les méninges, aucun lien apparent avec le sens premier n’en jaillit. Qui pourrait imaginer, quand sa voiture refuse de démarrer, que ce verbe signifiait à l’origine “rompre accidentellement ses amarres” ? Voilà notre conducteur en rade : c’est la panne, assurément, qui, avant de s’appliquer à des moteurs et autres mécanismes, désignait l’arrêt d’un navire par réduction de sa voilure, si je me fie aux dires du Petit Robert.
Qui, d’un marin ou d’un simple quidam, sait le mieux s’il est pertinent de mettre les voiles pour prendre le large plus rapidement ? Le tout sans même savoir, bien sûr, s’il arrivera à bon port.... Se rappelle-t-on qu’en étant en bordée on risque d’avoir du vent dans les voiles ? A quoi on pourra rétorquer que cela vaut mieux que d’être tristement encalminé... Il se peut que cette tendance soit ancrée dans nos habitudes. Pas question de baisser pavillon si l’on vient de se faire larguer et que l’on est au creux de la vague ! Après avoir touché le fond, il faut sérieusement envisager de se remettre à flot ! Ceux qui savent mener leur barque, voire naviguer à vue, même au cours d’un débat houleux, vous le diront, surtout s’ils ont beaucoup bourlingué. Il est tellement plus agréable d’avoir le vent en poupe, sans toutefois omettre de veiller au grain... Et il y en a tant d’autres, impossibles à citer sans provoquer la lassitude du lecteur...
Ce ne sont là, cher Président, que quelques considérations linguistico-marines que je tenais à vous livrer. Puissent-elles vous permettre de ne point désespérer du peu d’intérêt de nos compatriotes pour les choses de la mer : celle-ci bat toujours au cœur de notre langue et, si le coq gaulois n’est pas marin, le français est bel et bien maritime, il a gardé la saveur rêche du sel et de l’iode, et les couleurs de l’horizon.

Recevez mes plus cordiales salutations.

Une lectrice occasionnelle du "Bout du Banc".

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Voici un texte qui n'a pas pris l'eau et qui ne manque pas de sel!

Triskell a dit…

Je cherche désespérément un commentaire aussi percutant que l'anonyme ci-dessus, mais je dois reconnaître que je suis à fond de cale.
Merci Rafaèle pour ce premier sourire du matin.
Bises,
Dominique

Ange* a dit…

Très joliment dit !

Ange* a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Anonyme a dit…

Nous savons bien que la langue française a acquis une grande partie de son ancien lexique nautique,issu du vieux norrois (langue des Vikings danois et norvégiens), par l'intermédiaire de la langue normande (langue d'oïl influencée par le norrois): la boucle est bouclée !