jeudi 31 mai 2012

Gas


Mythifiée par Edward Hopper, qui a su en extraire la solitude foncière, décor d'une scène dramatique dans Duel, la station-service est l'essence, si j'ose dire, du lieu de passage. L'individu y est réduit à une silhouette lacérée par le flou cinétique, vite emportée par le temps et l'asphalte, aussi volatile que les vapeurs de carburant. Life's a gas, chantait Joey Ramone. Gas, c'est le gaz, l'air, la légèreté d'un souffle, mais aussi la gazoline, l'essence. Vache à lait de l'Etat, fluide de liberté et à ce titre indispensable, quel que soit le prix à payer. Le prix de l'évasion et de l'ailleurs.
Il y a quelque temps je déplorais la disparition des pompistes, du coup d'éponge et de raclette sur le pare-brise et du pourliche inhérent à cette rapide mise en beauté. Les stations-service traditionnelles s'éteignent une à une comme des étoiles à l'aube. Pourtant ces haltes obligées représentaient quelques minutes volées au mouvement perpétuel, quelques instants de répit avant de s'élancer à nouveau dans le flot routier. Le "paysage pétrolier" se déshumanise chaque jour un peu plus. J'en suis triste.
Il y avait une de ces stations sur ma route. A Aumale. Aux portes de la Normandie. Elle a fermé - à quel moment ? Je ne saurais le dire - et je ne passe jamais devant sans un gros pincement au cœur.
Je m'y arrêtais presque à chaque fois. C'était un rite autant qu'une nécessité. Ça faisait partie du folklore de la route. J'échangeais quelques mots avec le patron ou avec son employé, un jeune homme qui ressemblait à Elijah Wood, l'acteur qui incarne Frodon dans Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson. Du coup la fantasy (dont je n'étais pas encore éprise) faisait irruption dans un monde déjà un peu irréel, un monde de l'entre-deux, plein de vie, qui contait des histoires de trajets et d'escales. Je voyais parfois le maître de céans, le chat Merlin à la queue tirebouchonnée. Je crois qu'il y avait d'autres chats, mais seul Merlin se montrait. Arpentant le sol cimenté entre les deux rangées de pompes, il faisait l'inspection des lieux, dont il était la mascotte et l'emblème. Une fois la Tine désaltérée, je reprenais le volant, impatiente. Quelques dizaines de kilomètres nous attendaient encore, ma voiture et moi.
C'était un autre temps.
Je vais toujours, bien sûr, en Normandie. Je traverse Aumale. Aujourd’hui, je "fais de l'essence" dans un supermarché des environs, au prix d'un petit détour. Mais je ralentis toujours devant ma station-service. La boutique où je réglais ma note de carburant et faisais un brin de causette est déserte et les vitres s'empoussièrent. 
Je regarde toujours si Merlin n'y est pas. 

Life's a gas
So don't be sad cause I'll be there
Don't be sad at all.

Illustration : Gas, d'Edward Hopper, source : http://www.artchive.com/artchive/H/hopper/gas.jpg.html

dimanche 13 mai 2012

La Barre-y-va (Arsène maritime)


Maurice Leblanc était rouennais et s'est à plusieurs reprises inspiré de sa terre natale pour y planter le décor de ses intrigues policières. Que l’on connaisse peu ou prou la Normandie, on peut s'interroger sur le titre énigmatique de ce roman. La "barre", c'est le flot, autrement dit le mascaret, cette vague puissante, provoquée par la marée montante, qui jusqu'au début des années 60 remontait le cours de la Seine et livrait un impétueux - et dangereux - spectacle. Les travaux d’endiguement du fleuve l'ont privée de sa force et si j'ose dire, castrée. Cependant, le phénomène se produit toujours. Je l'ai vu, voici quelques années, de la fenêtre d'une chambre normande. Soudain le niveau de la Seine monte de façon très sensible sous l'effet d'une vague peu surélevée mais toujours opiniâtre, venue de l'estuaire, qui passe à bas bruit comme un spectre redoutable. C'est le mascaret, et les vieux Normands savent le prédire et le reconnaître. Il demeure bien présent dans les esprits, comme en témoigne l'enseigne de nombreux cafés et restaurants. Il appartient à un patrimoine immémorial.
C'est donc en Normandie, sur les bords de Seine, que nous entraîne Maurice Leblanc. Nous y retrouvons Arsène Lupin, sous l'identité de Raoul d'Avenac. Le célèbre gentleman cambrioleur est appelé à l'aide par une demoiselle de bonne famille, Catherine, dont le beau-frère M. Guercin vient d'être assassiné dans des circonstances mystérieuses sur le domaine de La Barre-y-va, non loin de Caudebec-en-Caux. Catherine et sa sœur Bertrande ont reçu cette propriété en héritage de leur grand-père. L'aïeul Montessieux était homme un peu fantasque : féru d'alchimie, il prétendait avoir découvert le secret de la fabrication de l'or. Cette découverte est-elle à l'origine du crime ? Autour de Catherine, on s'agite. Qui tente de la tuer ? Pourquoi les trois saules plantés dans le parc, fidèles compagnons de son enfance, ont-ils été déplacés ? Qui veut faire taire définitivement ceux qui semblent en savoir trop ? Avec l'aide de son faire-valoir le policier Béchoux, Lupin-d'Avenac, qui a pris ses quartiers au manoir de la Barre-y-va, met toute sa sagacité au service de l'enquête. Et, grand séducteur devant l’Éternel, il ne manque pas de faire battre le cœur des deux sœurs...
Un modeste affluent de la Seine, l'Aurelle, qui partage en deux le domaine et que le flot remonte lors des marées d'équinoxe, semble au cœur des enjeux. La réapparition d'un testament perdu relance l'affaire. Dès lors, Lupin se fera fort d'établir un lien entre la production d'or, la rivière et la "barre", et livrera sur un plateau la solution, après avoir failli y laisser sa peau.
Paru au tout début des années 30, ce roman nous offre une plongée dans un entre-deux-guerres encore insouciant. On sourira plus qu'on ne s'offusquera de l'évocation désinvolte d'un système de caste très clivant, comme on dirait aujourd'hui. C'est une autre époque. Littérature facile, légère, peut-être, mais pas idiote, et en tout cas divertissante. On appréciera le talent quelque peu roublard de Maurice Leblanc, même si le style a vieilli. Mais le charisme de son héros providentiel reste intact, et il est bien agréable de suivre les déductions implacables d'Arsène, très à l'aise en pays normand.


La Barre-y-va est publié au Livre de Poche.

jeudi 3 mai 2012

Dans ma rue


Surprenante présence dans ma rue, voici quelques jours. Non, je n'ai pas la berlue. Je m'arrête pour examiner la bête, stationnée à deux pas de chez moi. C'est une Caterham, une Anglaise qui semble arriver droit des années 50. Voire 30. Avec sa carapace, ses yeux ronds et saillants et ses pattes écartées, elle ressemble à un tourteau (elle partage avec le crustacé une absence totale d'expressivité). J'ai déjà observé pareil spécimen, en Normandie, sur l'aire de Bosc-Mesnil où font halte, sur la route du retour, les spectateurs anglais des Vingt-Quatre Heures du Mans et leurs bolides prestigieux. Ici, elle détonne parmi les voitures ordinaires.
J'aurais bien aimé entendre le vrombissement du quatre cylindres, le hennissement des 175 chevaux. Sans d'ailleurs que ça m'apporte quoi que ce soit, un peu comme dans ce conte oriental où un mendiant imprègne son quignon de pain de la fumée des viandes qui dorent sur un grill. Le rôtisseur, s’estimant lésé, porte l'affaire en justice mais, comme le miséreux s'est nourri avec la fumée de ses grillades, le juge décide que le plaignant sera payé avec le bruit de son argent. Et de faire tomber devant lui des espèces sonnantes...
Hélas, on ne conduit pas le bruit d'une voiture...